mercredi 26 octobre 2016

Prédication donnée le 18 septembre 2016 
 à l'occasion de mon culte d'installation en l’église Saint-Jean
Texte biblique retenu : 2 Corinthiens 5, 17 à 20

On ne naît pas humain, on le devient, par la seule force d’une parole reçue, partagée, expérimentée.
On ne naît pas humain, on le devient, par la seule force d’une parole.
Car c’est la parole qui nous fait vivre.
C’est ce que le Prologue de Jean, déjà, nous affirmait : « Au commencent était la Parole », 
c’est ce que Freud et Lacan, d’une certaine façon, nous confirmèrent.
Et Paul Eluard écrivait :
«  Il y a des mots qui font vivre, ce sont des mots innocents : le mot chaleur, le mot confiance, amour, justice, et le mot liberté. Le mot enfant et le mot gentillesse… ».

Pourtant, en vérité nous le savons bien, si les mots nous font vivre, il y a aussi des mots qui brisent et même qui tuent, au plus profond et au plus secret de nous.
Alors de quelle parole, nous ici rassemblés ce soir, voulons-nous être les témoins, ensemble ?
De quelle parole suis-je le serviteur, balbutiant et trébuchant ?
De quelle parole nous nourrissons-nous, et quelle parole voulons-nous proclamer ?
Je retiens pour ce soir UN mot, que Paul fait résonner 5 fois en l’espace de 3 versets : 
Réconciliation.
(Relecture des 3 versets…)

Réconciliation, donc.
Ce mot pourtant est rare dans le NT = simplement 10 occurrences, sous sa forme verbale comme substantivée.
Et toujours sous la plume de Paul : les évangiles semblent ignorer ce mot !
Pourtant, Paul en fait ici tout à la fois le résumé de son expérience et de sa prédication :
RECONCILIATION !
Et ce mot fait tout particulièrement écho à mon histoire personnelle, car être installé aujourd’hui pasteur, dans cette paroisse Saint-Jean, au cœur de l’Inspection luthérienne de Paris, cela est pour moi, véritablement, le fruit d’un travail et un signe de réconciliation.
Note de bas de page : j’ai dû quitter l’Inspection, il y a 25 ans, alors que j’exerçais le ministère de diacre, dans une situation difficile et qui longtemps me laissa un peu d’amertume, pour ne pas dire d’aigreur.
Oui mais voilà, Dieu s’y prend toujours autrement que ce que nous attendons, et nous voilà, vous et moi ensemble, signe, en tout cas pour moi, de réconciliation.

Mais attention, ici un piège nous guette, me semble-t-il : 
celui de croire que c’est à nous de nous réconcilier avec notre histoire (confer votre serviteur), 
à nous de nous réconcilier avec les autres, avec ses parents, ses enfants, ses collègues, voire même avec le bon Dieu lui-même !
Or, s’il s’agissait exactement de tout le contraire ?
Paul ne dit pas : réconciliez-vous ; mais il dit : laissez-vous réconcilier. 
Le verbe, en grec, est au passif[1] !
Il ne s’agit pas d’abord de nous réconcilier avec X ou Y, avec ceci ou avec cela, mais de se découvrir réconcilié, c’est-à-dire libéré de ses pesanteurs liées à ses échecs, à ses errances et à nos offenses. 

Quelqu’un vient, comme sur la pointe des pieds, nous réconcilier avec nous-mêmes.
Et cette œuvre de réconciliation ne vient pas de moi d’abord : elle est bien un don, un cadeau, une porte ouverte, un autrement possible offert pour aujourd’hui et pour demain.

Voilà que la litanie « échecs-errances-offenses-souffrances » n’est plus le déterminant absolu de ma vie.
Car il y a cette expérience, désormais, d’une réconciliation offerte, promise,  possible.
Voilà que je n’ai plus à devoir me hisser sans cesse sur la pointe des pieds ; voilà que je n’ai plus à devoir sans cesse lécher mes plaies d’offensé ; 
voilà que je n’ai plus à devoir sans cesse faire le premier pas,
Mais seulement à laisser l’autre, Dieu lui-même, le Dieu de la vie, faire ce premier pas vers moi, vers toi. 
Et alors de découvrir, émerveillé, que l’offense n’a pas et n’est pas le dernier mot de mon existence, mais qu’une marche ensemble est possible, une marche de réconciliés ensemble, pour aller, de réconciliation et réconciliation, hérauts désormais de cette incroyable nouvelle : personne, jamais, ne se réduit à ses errances et à ses échecs.

Mais là surgit en moi une interrogation : pourquoi, en vérité, est-ce si difficile, pour moi, mais aussi peut-être pour toi, de se laisser réconcilier ?
L’étymologie du mot grec ici employé, katallassô - katallassw pour les hellénistes, m’a aidé : car allassô- allassw, signifie changer, transformer.
Et s’il s’agissait de se laisser transformer ? De nous laisser changer, bousculer ?
Fini, les idées toutes faites ;
fini, les déterminismes de tous ordres ;
fini, la résignation et l’a-quoi-bon…
il faudrait se laisser… transformer ?!!!
Et nous voyons bien alors combien cela peut devenir… terrifiant peut-être, devant l’inconnu qui s’ouvre à nous.
Johnny chantait, il y a longtemps déjà : « Ça ne change pas, un homme, ça vieillit ».
Peut-être que cela ne se change pas, un homme, en tout cas pas à la seule force de ses petits bras musclés ou de stages de développement personnel… mais cela peut être transformé, réconcilié, un homme, par la seule force  de cette parole qui vient, comme le disait Luc, « illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort pour conduire nos pas au chemin de la paix »[2] !

Voilà la parole que nous voulons recevoir ce soir.
Voilà la parole dont je veux être le serviteur.
(clin d’œil, pour Jean-Frédéric : le texte dit qu’il nous est donné le « service de la réconciliation » : en grec, la diaconia de la réconciliation…).
Voilà la seule installation que j’ambitionne : celle d’être, au milieu de vous et avec vous, serviteur de la réconciliation, inlassable témoin d’une réconciliation possible, d’une transformation possible, à temps et à contretemps !

Car la foi, en tout cas celle qui m’anime, ne consiste pas d’abord à croire en ceci ou en cela, en un je ne sais quel catalogue de doctrines, mais la foi consiste d’abord à se laisser transformer par une Parole venue d’ailleurs.
Le père Maurice Zundel écrivait en 1961 au Caire :
« Tant que l’homme ne sera pas ouvert et n’aura pas consenti, tant que le ciel ne sera pas en lui, et le ciel ne peut pas être ailleurs, Dieu restera un inconnu ; sa présence restera insaisissable car elle ne peut se manifester que dans la transformation de l’homme en Lui ».

Oui, accepter d’être réconcilié ;
Oui, accepter d’être accepté ;
Oui, accepter d’être transformé, de se laisser transformer, pour être des témoins vivants d’une autre manière d’être humain, dans l’écoute, le service et la réconciliation possible.
Peut-être Paul avait-il raison : il n’y a peut-être pas d’autre message plus urgent  à dire à l’homme, aujourd’hui, et au monde : assez de ces doigts accusateurs, assez de ces paroles de savoir et de pouvoir, mais des paroles de transformation et de service, au service de la réconciliation.

Ma sœur, mon frère, on ne naît pas humain, on le devient, par la seule force d’une parole de réconciliation.

Qu’il en soit ainsi.

Pasteur Jean-François Breyne







[1] Aoriste impératif passif, pour être précis !
[2] Luc 1, 79, traduction liturgique. 

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