samedi 12 mars 2016

Prédication autour de Luc 15, la parabole du « Père prodigue »
Les 27 et 28 février 2016 aux Temples du Mas des Abeilles et de l’Oratoire


Qui d’entre nous ne s’est jamais senti perdu ?
Perdu, lorsque l’échec vient tout effacer,
Perdu, lorsque le deuil vient tout obscurcir,
Perdu, lorsque la maladie vient tout empêcher…

Oui, qui d’entre nous ne s’est jamais senti perdu ?
Ou encore perdu, lorsque le quotidien s’en vient tout affadir et ne nous permet plus de jouir de la vie,
Perdu, lorsque la jalousie nous dévore de sa morsure féroce,
Perdu, lorsque la proximité nous empêche de voir l’autre en vérité …

Car il y a plusieurs façons de se perdre… et notre parabole commence bien par ces mots : « un homme avait deux fils » !
Non pas un, mais deux !
Et ces deux-là, nous les connaissons trop bien, en vérité.
Ils représentent tous les deux les deux facettes de notre humanité.
Ces deux-là, c’est moi, c’est toi, c’est nous, chaque fois que nous échouons à être.
Tout simplement.
Oublions, de grâce, nos vieilles lectures moralisatrices et regardons, avec un regard neuf, si c’est possible, nos deux fils.

Le premier n’est pas plus mauvais qu’un autre.
Et je ne crois pas qu’il soit juste de voir dans son désir d’indépendance je ne sais quelle révolte contre son père !
Car les historiens et les exégètes nous apprennent qu’en ce temps-là, le cadet devait partir !
C’était la règle. Le père lui remettait sa part de biens meubles, quelques têtes de bétails peut-être, et l’ainé restait pour faire tourner la boutique, héritant ainsi des immeubles.
Remarquons chemin faisant que ce type d’arrangement, dans les petites et moyennes exploitations agricoles, existera aussi en France, dans certaines régions, jusqu’au XIX siècle !

Le cadet, donc, devait partir. Ce qu’il fait.
Oui, mais voilà, il ne parvient pas à « faire sa vie », comme l’on dit.
Il disperse sa subsistance dans une vie « sans sens », suggère le texte grec, employant un mot qui n’apparaît  nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament : littéralement « sans salut », comprenons « sans issue », « sans sens ».
Il se perd dans une vie insensée, sans parvenir à lui donner sens… comme souvent cela peut nous arriver, me semble-t-il.

La parabole ne dit pas que le cadet est allé faire la bringue avec des filles ; non ! Cela, ce sera la lecture de l’aîné, sa compréhension, son interprétation à lui. Nous y reviendrons.
Mais le texte ne dit pas cela !
Il parle d’un homme qui a fait des mauvais choix économiques et qui a échoué à donner du sens à son existence.
Et je comprends bien cela !!!
Et c’est cela son péché, son errance : il est « passé à côté », il s’est trompé de route, il n’a pas trouvé le chemin.
Alors il rentre en lui-même, avant de rentrer vers son père.

Et nous arrivons à l’aîné.
Lui, c’est tout l’inverse.
Mais lui aussi s’est perdu. Il s’est perdu dans son obéissance, dans une fidélité servile.
Lui aussi échoue à vivre sa filiation !
Il n’a pas su voir ce qui lui était offert;
il n’a pas su vivre le partage avec son père : « tout ce qui est à moi est à toi », lui dira pourtant le père.
Mais le fils n’a pas su le voir, le comprendre et en vivre.
Lui qui était fils, il se comprenait esclave ;
Lui qui était propriétaire, il se sentait seulement locataire, fermier ;
Lui qui était dans la maison, il n’a pas su l’habiter !

Tragédie presque plus tragique encore que celle du cadet.
Et combien cela résonne aussi en moi !
Et fait échos avec toutes les fois où je découvre, terrifié, que je suis passé à côté ; à côté de la vie, de l’autre et des autres, de moi-même.
Et c’est alors l’aigreur et la jalousie qui s’installent à demeure, avec ce terrible esprit de jugement : « il a gaspillé sa vie avec des filles » !
Esprit de jugement, plus terrible encore que l’errance du cadet, qui lui ne juge que lui-même.

Et là où ce dernier rentre en lui-même avant et afin de pouvoir retourner vers le père, l’aîné, lui, rentre en colère (qui nous met toujours hors de nous-même !) et refuse d’entrer chez le père, c’est-à-dire chez lui !
 Et il reste encore à la périphérie de lui-même et de sa vie, passant à côté de la vérité de sa vie, de la fête, de son père et de son frère qui sont là et qui l’invitent à les rejoindre.
Je comprends mieux pourquoi on s’est toujours précipité sur une lecture qui mettait toute la lumière sur le cadet. Car l’aîné nous ressemble trop, et surtout la parabole s’arrête là, dans ce suspense terrible : l’aîné, rentrera-t-il, ou restera-t-il dehors ?
Comme pour nous retourner la question :
-      Et toi, que fais-tu de ta vie et de l’invitation du Père ?
- Resterons-nous dehors, enfermés dans notre esprit de jugement et prisonniers à jamais de notre jalousie et de notre colère, ou bien accepterons-nous l’invitation du Père ?

Car le cœur de la parabole est là : dans l’invitation du père.
En fait, non.
Davantage, même : dans la sortie du père à notre rencontre.
Car le père sort pour aller chercher les deux : l’aîné comme le cadet !
Alors laissons ces deux-là, nous les connaissons bien, trop bien même, puisque c’est nous !
Et regardons au père !

Car c’est lui qui est le personnage central de la parabole ; c’est de lui qu’elle veut nous parler.
D’un père qui est « pris aux entrailles », 
pris aux tripes, touché de compassion, de miséricorde, 
devant l’errance dans laquelle trop souvent nous nous trouvons.
Un père qui veut restituer chacun de nous dans sa dignité et sa filiation retrouvée.

Et il court, le Dieu de l’Evangile, vers toi, vers moi, vers nous.
Un Dieu qui vient se jeter à notre cou et nous embrasser.
Un Dieu, somme toute, bien maternel et maternant !
Un Dieu qui nous restitue dans notre dignité humaine, qui sera toujours une dignité filiale.
Un Dieu qui nous apprend que nous n’avons rien à faire ni rien à prouver, ni rien à gagner, mais seulement à recevoir, car la dignité ne s’acquiert pas à la force de nos petits bras musclés, mais toujours elle se reçoit d’un autre, du regard d’un autre, d’une parole d’un autre.

Et ce regard, et cette parole se font gestes qui relèvent et qui restituent :
-   La robe, vêtement de la fête, de la noce, nous rappelant que nous sommes bien appelés à une vie dans la joie et le bonheur ;
-      L’anneau, qui symbolise l’appartenance filiale, le sceau, la dignité d’héritier d'un nom,
-      Et puis les sandales, symboles de l’homme libre mais aussi de la capacité juridique de l’homme, donc de ses choix et de sa responsabilité, car c’est bien à une vie libre et responsable que nous sommes appelés.
Voilà l’œuvre de Dieu pour toi, pour moi, pour nous.
Voilà tout l’Evangile, celui de la grâce, celui de la miséricorde.

Ce récit, propre à Luc, est le cœur battant de sa théologie.
C’est ici la pierre angulaire de l’évangile lucanien.
"Dans le noir de nos déceptions et désespoirs pénètre parfois une vague de lumière et c'est comme si une voix nous disait : Tu es accepté, accepté par plus grand que toi et dont tu ne connais pas le nom, [dit le théologien nord américain Paul Tillich].
Ne demande pas maintenant son nom, peut-être le trouveras-tu plus tard. N'essaie pas de "faire" quelque chose maintenant, peut-être plus tard tu feras beaucoup. Ne cherche rien, n'entreprends rien, ne projette rien. Accepte simplement le fait que tu sois accepté. Lorsque ceci nous arrive, nous faisons l'expérience de la grâce. Après cette expérience nous ne serons pas nécessairement meilleurs qu'auparavant et nous ne serons pas plus croyants. Mais tout est transformé. [….]
Cette expérience n'exige rien de nous, aucune condition religieuse ou morale ou intellectuelle, rien que de l'accepter"[1].
Oui, un père de grâce et qui fait grâce.
Un Dieu de miséricorde et qui nous restitue dans la dignité,
Un Evangile de la joie, car ce texte est aussi une gigantesque hymne à la joie :
Le verbe « se réjouir » rythmera en effet tout le récit.
Oui, il faut, mes amis, réapprendre à nous réjouir, car si parfois (souvent ?) nous sommes des filles, des fils bien médiocres, Dieu lui, sans se lasser jamais, nous relève chaque fois que nous revenons à lui, ce que nous venons de faire ce matin !
Alors, réjouissons-nous !
Amen.










[1] cité par Théo Junker, "Voici, je fais toutes choses nouvelles", Strasbourg, Oberlin, p. 19 et 20.

mercredi 17 février 2016

Prédication donnée au monastère « La Paix Dieu »
le 07 février 2016
Luc 5, versets 1 à 11


« Je te ferai pêcheur d’hommes ».
Nous nous précipitons spontanément sur la fin du texte et sur ces fortes paroles de Jésus à Simon-Pierre, comme si elles étaient le couronnement, l’aboutissement du récit.
D’ailleurs, ne disons-nous pas spontanément : la conclusion du texte ?
Comme si tout était là, résumé en quelques lignes, à la fin de l’histoire !
Et c’est vrai qu’il en va ainsi en français, en littérature française.
Oui, mais voilà, en faisant cela, nous risquons de passer à côté de l’essentiel, car nous faisons alors un immense anachronisme. En effet, les règles de l’écriture dans le grec des évangiles, il y a près de 2000 ans, ne sont pas celles de nos compositions et  dissertations françaises.
A l’époque, on construisait plutôt le récit comme une pièce de théâtre où l’essentiel ne se dit pas dans le tombé du rideau mais au milieu de la pièce, au centre de l’histoire, ce que l’on nomme aujourd’hui : le cœur de récit.
Et quel est-il, ce cœur du récit pour notre péricope de ce matin ?
Qu’est-ce qui va rendre possible cette parole finale adressée à Pierre ?

Reprenons l’histoire.
D’abord, il y a l’échec.
La pêche d’où l’on revient bredouille.
Et nous connaissons bien cela :
Lorsque l’effort semble vain, lorsque la maison s’est vidée, lorsque l’on a fait tout ce qu’il nous semblait devoir être fait et même peut-être davantage encore et que pourtant le résultat est...nul !
Vide,  notre filet !
Et combien cela résonne plus fort encore pour nous, hommes, femmes au service de l’Eglise quand malgré tous nos efforts pour dire l’Evangile et tenter d’en vivre, le filet revient …vide !
Vide, comme nos communautés qui se vident ; 
Comme nos enfants qui se détournent de l’Evangile.
Monte alors en nous la tentation de désespérer et d’abandonner.

Et là, très exactement là, survient l’impossible, l’impensable, l’incroyable : dans la réponse même de Pierre à ce Jésus qui lui commande de jeter à nouveau le filet :
-        « Sur ta parole, je jetterai  encore le filet » (v. 5). 
C’est  là, me semble-t-il, le cœur du récit, le ressort du texte.
C’est là tout ce qui nous est demandé et promis en même temps ; oser dire :
-        « Sur ta parole, je jetterai encore le filet ». 
Cette parole qui permet d’aller au-delà de la peine, de l’échec et de la résignation.
Cette parole qui, comme le dit le théologien Paul Tillich, donne à Pierre et à chacun d’entre nous le « courage d’être ».
Ce courage de recommencer une fois encore, et cette fois-là devient la bonne parce qu’elle s’est appuyée sur une autre parole que la mienne, que la tienne mais qu’elle s’est reposée sur cette Parole  de vie,
sur cette Parole vivante  et vivifiante 
qu’est la parole de l’Evangile,
la Parole du Christ pour toi, pour moi, pour chacun d’entre nous aujourd’hui.

Car cette Parole n’est pas donnée seulement à Pierre, mais à toi, à toi et à moi, comme à chacun d’entre nous.
Pierre, ici, est le prototype du croyant, le premier de cordée, l’archétype de l’homme de foi.
Et l’acte même de foi repose là, dans la réponse de Pierre : « et sur ta parole, je laisserai encore descendre le filet »

Remarquons chemin faisant que lorsque Pierre dit cela, les filets ne sont pas encore revenus pleins.
Non, les filets sont encore vides.
Pas de miracle encore. Et l’acte de foi réside très exactement là, quand à vue humaine, tout semblant perdu, prendre pourtant le risque d’y retourner par la seule force d’une Parole reçue.
Juste la Parole.
Seulement par la seule force de cette Parole.
N’y voyez pas, mes Sœurs, je ne sais quelle obsession de prédicateur protestant !
Non !
Non, car c’est une expérience que tous nous avons déjà expérimentée, celle même qui fait que nous sommes là ce matin et que nous sommes ce que nous sommes.
Parce que nous avons parié notre vie elle-même sur une Parole reçue.
Et sur cette même Parole nous voulons encore tout risquer.
Cette Parole qui nous prend,  nous saisit et nous entraîne ailleurs, plus loin, plus profond.

Car allons plus loin ; qu’est-ce qui a rendu possible cette réponse de Simon-Pierre ?
L’appel de Christ.
L’enseignement du Christ qui a résonné pour Pierre comme il résonne pour  toi, pour moi, pour nous.

Mais quel est-il cet appel adressé à Pierre et par-delà à chacun d’entre  nous ?
Notre traduction de ce matin donne : « Avance au large ».
 Le texte grec donne littéralement : « Avance vers la profondeur », et cette image est redoublée par le verbe qui suit : « Et laisse descendre le filet ».

Avance en profondeur.
Avance dans la profondeur de ton être.
Ne reste pas à la  périphérie.
Nous, nous aimons bien la périphérie.
Nous aimons bien les périphériques, ils nous permettent de faire vite le tour des villes sans y pénétrer.
Mais le Seigneur, lui,  nous invite à aller au centre et à descendre au plus profond. 
Sans tricher.
Au plus profond de nos peurs,
au plus profond de nos échecs,
au plus profond de nos lâchetés aussi,
mais toujours au plus profond de nos souffrances et de  nos errances.

Car il ne s’agit pas de fuir ni de tricher.
Mais au contraire de prendre le risque d’aller en bas, au plus profond, dans « l’en bas » même de notre existence comme le dit Maurice Bellet, car c’est bien là que se tient le Christ ressuscité, c’est là et nulle part ailleurs qu’il se tient pour nous transformer et tout illuminer.
-        « Avance en eau profonde » : Va, prends le risque même de te perdre, de sombrer peut-être car c’est là qu’est la vérité de ta vie, mais c’est là que se tient pourtant le Christ de l’Evangile.
Comment ferons-nous cela ?
Comment prendrons-nous ce risque-là ? 
Nous connaissons désormais la réponse :   « Sur ta parole,  je jetterai le filet » !

Par la seule force d’une Parole reçue d’un Autre.
Avec la seule force de cette Parole.
Vous l’aurez compris, mes Sœurs, mon frère Guy, frères et sœurs, l’appel adressé à Pierre l’est à chacun d’entre nous.
Faire de nous, de ces hommes, de ces femmes qui se risquent dans la profondeur de leurs existences et de la vie, jusque dans ses ambiguïtés même, et cela par la seule  force d’une Parole reçue.

Et qui découvrent émerveillés, et comme Pierre, un peu effrayés aussi, qu’une vie pleine et riche les attend là, à portée de filet,
lorsque nous osons le lancer une fois encore, une fois de plus, alors même que tout semblait raté.

Relancer le file, 
dans la persévérance,
dans l’enracinement de cette Parole reçue qui fait de nous des pêcheurs de vivants, 
des pêcheurs de vies, 
des pécheurs de confiance et d’espérance, 
et des témoins pour les autres de cette formidable pêche possible, par la seule force d’une Parole reçue.

 Amen.

                                                         

vendredi 27 novembre 2015

Méditation autour du Psaume 119, 88
le  27 novembre 2015

  « Fais-moi vivre selon ta bienveillance ».
En ces heures troubles, c’est cela qu’il importe, me semble-t-il, de proclamer haut et fort !
L’Etat nous demande de pavoiser nos maisons aux couleurs de la République, et c’est très bien.
Mais moi, je nous exhorte aussi et surtout à pavoiser nos cœurs aux couleurs de l’Evangile.
Car un risque grand, immense nous guette : celui de tomber dans la méfiance, dans la défiance… or on ne construit pas une société sur la méfiance et sur la défiance.
Les couleurs de l’Evangile, elles, ont pour noms confiance, bienveillance.
Ecoutons Dietrich Bonhoeffer qui parlait en des jours plus sombres encore que les nôtres : il disait que nous sommes appelés à être  "des enfants de la terre qui ne s'isolent pas,
qui n'ont rien à proposer pour amender la terre,
qui ne sont pas meilleurs que le monde,
mais qui veillent en commun, en plein centre du monde,
dans sa profondeur, sa banalité
et son assujettissement, mais qui ne quittent pas des yeux le lieu où ils perçoivent, dans l'étonnement, la rupture de la malédiction, le oui profond que Dieu dit au monde"…


Alors nous,  nous voulons seulement, humblement mais résolument,  être des guetteurs, des veilleurs qui témoignent d'un autre regard possible, pour proclamer, à temps et à contre- temps, qu'un autre regard sur le monde est possible, qu'un autre regard  sur toi,  sur moi, sur nous tous ensemble est possible,  celui de la bienveillance et de la confiance.
Le piège de la méfiance, de la défiance, c’est celui de nous faire tomber dans la séduction du bruit des bottes !
Ne confondons pas défiance et méfiance, qui sont des  vertus diaboliques,
avec vigilance et attention, qui sont, elles, des vertus spirituelles.
Ce dont le monde a besoin, lorsqu’il est plongé dans les ténèbres, ce n’est pas d’en rajouter une couche, mais il a besoin de témoins de lumière, de pèlerins de lumière.

« Alors la grande affaire, l’unique affaire est que le chemin ne se perde pas dans la ténèbre, que se lève, au cœur même de la nuit, la lumière irrépressible que rien ne détruira »[1].

« Si Dieu est, il est en l'homme ce point de lumière qui précède toute raison et toute folie et que rien n'a puissance de détruire. Peut-être alors que croire en Dieu consiste en ceci : croire qu'en tout être humain existe ce point de lumière »[2].




[1] Maurice Bellet, in Dieu, personne de l'a jamais vu, 2008, Albin Michel, p. 72.
[2] Maurice Bellet, in Dieu, personne de l'a jamais vu, 2008, Albin Michel, p. 95. 

mardi 24 novembre 2015


Suite aux événements du 13 novembre... 

Il est des heures de nos existences
où nous sommes sans voix.
Ne sachant plus que dire.
Il est des heures
où il n'y a plus de mots pour dire l'innommable,
le scandale de l'injustice,
l'abîme de la souffrance qui s'ouvre sous nos pas.

Oui, aujourd'hui, 
il n'y a pas de mots pour dire l'incompréhensible,
l'insensé, l'horreur devant la barbarie la plus aveugle. 

Pourtant, pour nous chrétiens,
lorsque les mots nous manquent,
vient résonner une parole qui ne vient pas de nous,
Mais de plus loin, de plus profond,
qui surgit des pages du Vieux Livre… 
et à cause d'elle nous pouvons risquer les mots de la prière. 

Celle qui suit a été réalisée et adressée à Dieu le 16 novembre 2015 par les représentants nîmois des cultes juifs, chrétiens et musulmans au lendemain de l'horreur. 



Prière commune 

Notre Dieu, Dieu de bonté et de miséricorde,
Ton amour est pour tous les hommes :
Nous implorons ta grâce sur les familles éprouvées.
Daigne accueillir auprès de toi ceux que la folie et la mort ont fauchés,
Nous te les remettons avec confiance.
Donne force et courage à tous les blessés.
Soutiens-les dans leur combat, eux, et leurs proches.
Éclaire nos autorités et  tous ceux qui œuvrent pour la justice.
Protège notre pays et tous ceux qui, de par le monde, s’affrontent à la guerre, à la souffrance et à la terreur.
Ramène  ceux qui s’égarent sur les chemins de la violence. 
Guide-nous dans les jours à venir.
Ne nous permets pas de tomber dans la haine et le désespoir.
Fais de nous des artisans de paix et des Témoins de ta lumière ;
Nous qui, ensemble, te confessons non comme un dieu assoiffé de sang, mais comme un Dieu de paix et d’amour,
Aide-nous à construire la fraternité.
AMEN.


jeudi 1 octobre 2015


Psaume 78, 1 à 7  et Galates  4, 1 à 4 
Culte de rentrée le 19 septembre 2015, au temple du Mas des Abeilles 

Transmettre !
Ce que l’on a reçu.
Car nous sommes tous le fruit de ce que  nous avons reçu.
Nous sommes tous un patchwork, un kaléidoscope, un puzzle de ce que nous avons reçu et que nous avons recomposé à notre façon.
Et que nous recomposerons encore, car la vie, les événements ne manqueront pas de faire voler, parfois, tout cela en éclats et alors il faudra refaire le puzzle…
L’âge, les souffrances, les deuils mais aussi les joies, les naissances, les rencontres vont reconfigurer la forme des pièces et proposer de nouveaux assemblages.
Mais quelque chose demeure, quelle que soit la recomposition, la reconfiguration des pièces.
Quelque chose demeure, comme une trame invisible de nos puzzles humains
Et c’est ce quelque chose que nous devons transmettre.
Pas l’ordre des pièces,
pas leurs couleurs,
pas même leurs formes,
Mais cette volonté de les faire tenir ensemble.
Cette volonté même de ne pas laisser s’éclater le puzzle.
Cette volonté même de sentir, de pressentir que cela peut prendre sens, que cela peut prendre forme, parce qu’un Autre le veut pour nous et ne se résigne pas à une vie émiettée.

Qu’est-ce que nous avons reçu et que nous voulons transmettre aux enfants de nos enfants afin qu’à leur tour ils le disent à leurs enfants ?
Une promesse !
Une Parole qui vient redonner sens à nos vies souvent insensées ;
Souffle à nos vies souvent à bout de souffle.
C’est d’abord cela la force d’une Parole qui ne vient pas de nous, qui nous précède et qui nous traverse et qui nous donne la force de refaire le puzzle jour après jour.
Cela,  en effet, nous ne pouvons le réaliser seul.
Nous avons besoin des autres, nous l’avons vu.
Mais surtout, nous avons besoin de cette Parole qui nous dit :
-         Allez,  donne un  sens à toutes ces pièces éparses.
-         Allez, vas-y encore et encore.
Oui, c’est cela d’abord que nous voulons transmettre,  c'est-à-dire en être les témoins.
Une parole qui vient  re-brasser les cartes de nos existences.
Une parabole : « notre vie ressemble parfois à la vitrine d’un bijoutier qui aurait  été visité par un plaisantin qui se serait amusé à mélanger les étiquettes indiquant le prix des différents articles. Si l’artisan ne se hâte pas de remettre de l’ordre dans sa devanture, il va au-delà de graves difficultés. … nous aussi il nous fait prendre le temps d’écouter l’Evangile afin d’entendre une Parole susceptible de remettre de la foi dans nos choix, de l’amour dans nos discours, et de l’espérance dans nos existences. Bref une parole qui fasse tourbillonner les étiquettes de notre devanture et qu’elle les dépose chacune à sa juste place[1]».
Il faut qu’une Parole nous dise :
-          Non, ce n’est pas cela la vie, tu peux être autre chose.
-     Tout seul, tu ne peux rien mais avec les autres et par la seule force de la Parole reçue,  alors tout devient possible.

La première chose que nous voulons transmettre, eh bien c’est ce souffle !
Cette parole qui est souffle !
Et qui permet de remettre les étiquettes à leurs bonnes places.
Mais il y a une deuxième chose que nous avons reçue et que nous voulons transmettre :
                   Lecture de Galates 4/4
Car cette Parole nous délivre !
De tous nos esclavages.
Une Parole qui est une promesse et un horizon offert, ouvert :
-        Tu n’es pas esclave mais fils, fille. Et comme fils, fille, tu es aussi héritier.
Voilà l’horizon.
Voilà l’orient.
Voilà le but de la marche : Nous libérer de tous nos esclavages et nous donner de nous découvrir fils, fille de Dieu.
Fils, fille de la vie ; de l’appel de la vie à la vie.
Libérés, parce que fils, fille.
Et être fils, fille, cela ne se conquiert pas ; cela ne s’achète pas ; cela ne se décide pas :
Cela se reçoit dans l’étonnement d’une naissance !
Et c’est cela, l’incroyable : Il y a en nous cet acquiescement, ce oui de Dieu, cette adoption fondamentale.
Nous, nous n’avons qu’à l’accepter et en vivre.
Oh ! il faudra toute une vie pour cela, mais peut-être est-ce justement cela,  vivre :
Apprivoiser cette incroyable nouvelle : Je suis, tu es enfant de Dieu.
Non plus esclave,
mais fils, fille et comme tels héritier de la vie.
C’est là l’œuvre de Dieu.
C’est cela ce que nous voulons transmettre.
C’est de cela que nous voulons témoigner.
Et si la vie, parfois, s’acharne sur toi,
et si le puzzle de ton existence semble avoir volé en éclats, n’oublie pas :
Dieu, lui, s’en vient souffler sur toutes les pièces pour t’aider à les remettre en place.
Dieu, lui, te le redit sans cesse :
-        J’ai envoyé dans ton cœur, l’esprit de mon fils qui crie en toi : Abba,  Papa.
                                               Amen


                                                       



[1] D’après Antoine Nouis, in La galette et la Cruche, p. 80. 

mercredi 16 septembre 2015

Edito de rentrée



« Voici, je fais toutes choses nouvelles ! »
Ainsi quasiment se termine notre Bible, puisque nous lisons ces mots à l’avant dernier chapitre du dernier livre du Nouveau Testament, l’Apocalypse (chap. 21, v. 5).
« Voici, Je fais toutes choses nouvelles ! »
Mais ici, un piège nous guette : celui de croire que toute chose nouvelle serait bonne en soi, comme si parce que maintenant je le peux, cela veut dire que je le dois. Non, bien sûr que non. Tout ce qui est nouveau n’est pas forcément bon, et le discernement ici doit s’appliquer, comme toujours d’ailleurs.
Mais ce verset pose un autre problème, car à bien y regarder, il est tout simplement… faux. Car quoi de neuf, en vérité, sur terre ? Surgit alors de ma mémoire une autre affirmation biblique venue cette fois du vieil Ecclésiaste qui affirme qu’il n’y a « rien de nouveau sous le soleil » (Ecc. 1, verset 9). Et c’est vrai que la haine, la violence, l’envie, la souffrance sont toujours là, pareilles à elles-mêmes, comme si la vie et l’histoire n’apprenaient rien à l’humain.  Alors, que faut-il choisir, le pessimisme réaliste de l’Ecclésiaste, ou l’optimisme utopique de l’Apocalypse ?
Mais si l’ultime piège résidait justement là, dans le fait de vouloir choisir entre ces deux voix ?
Et si au contraire nous retenions les deux ensemble ?
L’une tempérant l’autre tout en l’enrichissant ?
A mieux y regarder, l’Apocalypse ne nous dit pas que d’un coup de baguette magique, surgirait une réalité nouvelle, mais davantage que dans chacune de nos réalités, s’offrent des potentialités nouvelles.
« Voici, Je fais tout chose nouvelle », c’est, au cœur même de nos réalités parfois bien closes sur elles-mêmes, une fenêtre ouverte sur un autrement possible.
Sur un avenir possible, à bâtir ensemble, avec l’aide de Celui-là seul qui peut dire je fais toute chose nouvelle : de la vie, au milieu de la mort ; des sourires, au milieu des larmes ; le pardon, au milieu de la haine ; la confiance, au milieu de la méfiance, de la paix, au milieu de la violence ; de la lumière, au milieu de la nuit de la souffrance.
Voilà ce que Dieu veut pour chacun d’entre nous.
Et pour tenir cela, il nous faut oser vivre en funambule de la foi, dans une recherche constante de ce qui sera le plus juste, non pas seulement au sens moral, mais au sens musical du terme, ou encore au sens qu’il a en menuiserie lorsqu’une pièce s’ajuste bien aux autres. Un des grands principes de la Réforme est ecclesia reformata semper reformanda : Eglise réformée en constante réformation.
Pour cela il importe de prendre parfois des décisions qui se risquent, sans autre garantie que celle d’avoir cherché à être le plus juste. C’est peut-être seulement cela qui nous est demandé.

Alors bonne rentrée, bon ajustement, et que de chacune de nos existences Dieu fasse des vies renouvelées. 

lundi 31 août 2015


Prédication donnée au GT,
le 23 aout 2015, 
autour du psaume 91 et de Matth. 10, 5-24

Quel bien drôle de bestiaire, mes amis, nous propose l’Evangile de Matthieu ce matin !
Des moutons et des loups, des serpents et des colombes !
Nous rappelant ainsi chemin faisant une bien triste vérité, que souvent « l’homme est un loup pour l’homme » !
Le chrétien, lui, devrait être du côté des brebis, des colombes et des … serpents ?!
Surprenant, non ?
Le chrétien, prudent[1] comme un serpent. 
Le mot grec ici employé (phronimos – fronimoV) se traduit par habile, sage, voire rusé[2], et ne se trouve que 4 fois[3] chez Matthieu, et toujours connoté positivement :
-        Celui qui bâtit sur le roc (7, 24)
-        notre péricope de ce matin (10, 16)
-        Le serviteur fidèle et habile (24, 45)
-        La parabole des vierges sages (habiles), littéralement : les vierges rusées !
Rusé comme des serpents, donc !
C’est-à-dire, à l’image de ces vierges dites sages, mais qui sont folles en vérité,  dans la folie de l’attente  de ce qui vient. Car n’est-ce pas les rusées de la parabole qui, en vérité, sont folles ? Elles sont folles, car contre toute attente, elles ont prévu double ration d’huile, au cas où … restant ouvertes à l’imprévu, à ce qui vient, à ce qui survient, malgré nous… et si c’était cela la foi ?
Mais revenons à notre texte :
Comme déjà dans les versets qui précèdent, l’Evangile nous prend à contre-pied de toutes nos valeurs humaines, puisqu’il intègre l’échec et le malheur à sa mission elle-même : « Si l’on ne vous accueille pas, et si on ne vous écoute pas… ».
Nous, nous croyons souvent que la réussite est la mesure de nos efforts.
Mais voilà, devant Dieu, il n’en est rien !
La souffrance et l’échec sont ici posés comme le lieu même de notre humanité et le lieu où se vérifie notre foi !
C’est tout notre regard sur l’échec qu’il nous faut apprendre à transformer ! Trop souvent, nous voyons l’échec, et singulièrement l’échec de la mission, comme le signe d’un péché, d’un manque de foi et de persévérance : « je n’ai pas fait ce qu’il fallait »!
Oui, mais, voilà qu’il arrive que parfois, nous ayons tout fait, et même un peu plus, et que pourtant, cela échoue !
Car il en va ainsi de notre humaine condition : des échecs, il y en a, dans la vie des hommes, et il y en aura encore !
Nous venons de lire au psaume 91 « les anges te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres » (v. 12), oui mais voilà, il faut que nous osions le dire : ce n’est pas vrai. Cela n’est pas même possible !  Ni même souhaitable en Christ ! Ou bien les serviteurs seraient-ils plus grand que le Maître ?  (cf. le  verset 24 de notre évangile de ce matin)
Non, ma Sœur, mon Frère, mon pied (et le tien aussi !) souvent encore la pierre heurtera, et la foi, ce n’est pas un coup de baguette magique qui viendrait supprimer les pierres du chemin, la foi, c’est que la chute n’ait pas puissance de m’empêcher de me relever !
La foi, c’est que, malgré la pierre que heurte mon pied, il me soit donné de pouvoir me relever, de ressusciter, et de reprendre route, boiteux, tel Jacob au gué du Yabboq (Gn. 32, 32), mais vivant et plus riche alors, car je crois que l’on apprend, en vérité, que de ses échecs !
Oui, l’échec fait partie de ma dimension d’humanité, et donc aussi de tout chemin de foi !
De cette foi qui ne nous épargne rien, mais qui, en Christ change tout, et transforme jusqu’à l’échec lui-même, en une expérience et en une puissance de vie renouvelée.
Oh, il n’est pas nécessaire de provoquer, par je ne sais quelle ascèse mal comprise, ces échecs et les souffrances qui en découlent : la vie s’en charge très bien elle-même, et parfois cruellement :
-        « frère contre frère », nous dit notre texte,
-        « père contre fils »,
-        « enfants contre parents » !
Oui, des échecs il y en a, et il y en aura toujours dans la vie des hommes.
Allons-nous nous laisser submerger ?
Tous seuls, à la seule force de nos petits bras musclés, il y a fort à parier que nous n’y parviendrons-pas !
Alors que faire ?
Faut-il désespérer ?
Qu’y a-t-il à dire, lorsqu’il n’y a plus rien à dire ?
Et là, très exactement là, surgit l’impensable :
-        « Ne vous inquiétez pas de ce que vous direz : l’Esprit de votre Père parlera en vous (v. 20).
Ne vous inquiétez pas de ce que vous direz ! Parfois, il n’y a plus rien à dire en effet !
Mais une parole autre, une autre parole, venue d’ailleurs, de très loin, de Dieu lui-même, s’en vient redonner sens à nos existences.
Le malheur, l’échec et la souffrance n’ont pas le dernier mot, car  une autre parole  nous est donnée : Parole de vie, Parole vivante et vivifiante qui s’en vient nous retourner en chemin de vie et nous redonner le goût de la Parole ; Parole qui vient redonner souffle à nos vies à bout de souffle !
Et cela ne vient pas de nous, mais de Dieu !
La ruse du chrétien consiste à rester attentif à cette parole qui vient, qui survient toujours lorsque nous ne l’attendions plus !
Reste une attente, un désir, et cela suffit.
Oui, notre foi ne nous épargne rien, mais le Christ survient et lui s‘en vient nous labourer et nous retourner en chemin de vie.
Une image, que l’évangile nous donne : « Si l’on ne vous accueille pas, et si on ne vous écoute pas… alors poursuit la route, et secoue la poussière de tes sandales », c'est-à-dire :
-        Ne laisse pas l’échec te coller au sol,
-        reprends la route,
-        continue le chemin.
C’est la seule réponse à apporter.
Ne laisse pas le malheur empêcher ta marche.

Bien sûr, tout seul, je ne peux rien faire.
Mais avec Lui, nous tiendrons des paris impossibles.
En restant persévérants dans cette écoute, cet accueil, cette ouverture à ce qui vient, survient, même lorsque nous ne l’attendons plus.

Une parabole pour finir :
Un petit matin dans le silence de la prière…
D’abord, c’est le bruit du monde, de la  ville, au loin : voitures, autoroute, peut-être les poubelles qui passent.
Et puis le bruit s’estompe et je perçois des gémissements, des cris. Je sais d’où ils viennent, de la maison de retraite,  dont je suis le voisin ; C’est le bruit de la souffrance de l’homme qui fait aussi écho ainsi à la mienne parfois.
 Et je me dis :
-        Comment commencer ainsi la journée ?
Et puis les gémissements s’estompent.
Et derrière le silence retrouvé surgit d’un coup le chant d’un oiseau dans le petit matin.
Et il y va l’animal sur sa branche !
Et là, sur cette voix, je peux m’appuyer et me relever.
Et grâce au chant de l’oiseau commencer ma journée dans la confiance et l’espérance.

Qu’il nous en soit ainsi.

             Pasteur Jean-François Breyne




[1] Terme retenu par de la Nouvelle traduction liturgique.
[2] La LXX, en Genèse 3, et parlant d’un autre serpent ( !) traduit le mot hébreu haroum - rusé, par notre phronimos !!!
[3] Et d’ailleurs seulement 2 fois chez Luc, dans les parallèles du serviteur fidèle, chapitre 12 et 16. Puis plus aucune autre occurrence dans les évangiles.