samedi 28 février 2015

Marie, Anne et Elisabeth... 

Texte :  Luc 1, 26 à  56.

Avec beaucoup de retard, cette prédication donnée au GT, le 21 décembre 2014.

                             


Marie, une femme à qui arrive l’incroyable.
Une femme ?
Non.
Car derrières elle se tiennent aussi Elisabeth, Anne, et puis Sarah. Et même un homme, Zacharie..
Pour ne parler que d’elles.
La péricope proposée en ce 4ème dimanche de l'avent est de lire seulement l'annonciation faite à Marie… Mais il m’a paru impossible de nous en tenir là.
Car derrière Marie se bousculent toutes ces femmes, tous ces visages, toutes ces histoires de stérilité, de malheur. Et même celui d'un homme, Zacharie, privé lui aussi de descendance..
Mais revenons aux femmes..
Ces femmes qui s'affrontent au pire, à la stérilité de leur ventre, mais aussi et surtout de leur vie.
Car la stérilité n’est pas seulement celle des entrailles.
Elle est aussi celle de la vie, lorsque nous croyons que notre vie est vide de sens, et qu’elle ne sert plus a rien.
Alors nous devenons contemporains de ces femmes.
Sarah, Anne, Elisabeth.
Et puis il y a Marie.
Marie, Elle, elle  n’est pas stérile.
Elle n’est seulement pas mariée.
Mais pour chacune de ses femmes, l’improbable survient.
Chaque fois par la grâce d’une parole.
Alors qu’elles sont si différentes.

1. Et c'est là un premier point qu'il faut souligner : il n’y a pas de bonne attitude pour obtenir la suprême récompense.
Pas de recette.
Pas de bon élève de la foi ou de la vie, seulement des humains.
- Sarah n’y a pas cru et s’est moquée : elle a rit.
- Anne, elle, a marchandé avec Dieu : « donnant, donnant ».
- Seule Elisabeth était juste et pieuse, nous dit le texte.
-  Zacharie, lui était prêtre et juste devant Dieu.. et fidèle à son ministère.

- Et de  Marie, nous ne savons rien.   

Rien,  sinon qu’elle devait se marier.
Et que ce qui lui arrive vient mettre en péril ce mariage :
comment son fiancé pourrait-il encore l’épouser, elle, enceinte d’un autre ?
Pourtant sa seule réponse sera :
« Je suis la servante su seigneur, qu’il m’advienne ce que tu dis »[1].
Car dans sa vie une parole avait été semée ;
et rien désormais ne serait plus comme avant.
Jamais.
Car la voici désormais grosse d'une parole.

Une  parole reçue qui change tout, car une parole peut changer une vie !
-        Comme pour Sarah : par la seule parole de ses voyageurs étrangers que son mari avait invité à partager son repas.

-        Comme Anne : par la parole d’Elie, qui pourtant lui aussi s’était d’abord moqué d’elle.

-        Comme Elisabeth, par la parole adressée à son époux, parole étonnante qui le rendit muet.

Tiens, c'est drôle, ça, une parole qui nous prive, dans un premier temps, de notre propre parole.

Comme s'il fallait ce temps de silence pour faire un peu de place à cette parole autre, à une autre parole que la sienne.
C'est qu'il faut du temps pour accueillir la parole, la laisser murir en soi..
Du temps pour accueillir l'impossible, pour consentir à l'impossible…

Marie, enfin,  qui , répondant à la salutation de sa cousine, rompt le silence et laisse s’élever le chant de sa joie.
Chaîne de l’impossible, chaîne de l’impensable, chaîne de Dieu.
Marie, Elisabeth,
La  trop jeune et la trop vieille,
Toutes les deux désormais porteuse de paroles.

Première mère porteuse, mais mère porteuse de l'alliance, d'une parole de vie, d'une parole de confiance et d'espérance ; bref, d'une parole d'amour.
Vraie. Pleine. Qui retentie pour la première fois dans la secousse même du ventre, dans le tressaillement des entrailles.

Dans une rencontre entre le précurseur et le fils de l'homme.
Luc ne nous racontera pas  de rencontre physique entre Jésus et le baptiste, mais une rencontre intra utérine : surprenant, non ?

Marie,  à jamais porteuse de la Parole même, celle de Dieu.
Et c'est la rencontre entre ces deux porteuses de paroles qui les ouvre, à leurs tours, à une parole possible. 

" Marie consent, elle aménage en elle de l'espace, dans son âme et dans ses entrailles, pour abriter l'enfant qui n'existe pas encore, qu'elle n'attendait pas, qu'elle ne pouvait même pas encore désirer dans son état de jeune vierge, mais que d'emblée elle a aimé"[2]
Mais comment dire l'indicible, lorsque les mots sont dérisoires ?
Marie, alors s’enracine dans la parole de ses pairs.

Marie, dont le magnificat n’est qu’une gigantesque compilation de citations biblique, pas moins de 29 citations, dont 11 psaumes différents.
Marie, qui chante, comme Anne avait chanté sa joie,
Mais ici s’arrête la comparaison : car lorsque Marie chante, il ne s’est encore rien passé.
Lorsque Anne chante, elle peut logiquement le faire, Samuel est né ; elle laisse éclater sa joie.

Mais lorsque Marie chante, rien ne s’est encore passé.
Elle chante, par le seul fait de la Parole reçue.
Elle chante, par le seul fait de sa confiance en cette Parole reçue.
Elle chante, parce qu’elle ne peut pas faire autrement.
Elle chante, parce que  Dieu fait chanter sa vie.
Elle est prise au piège par la Parole de Dieu.
Rien ne sera plus désormais comme avant.
Et pourtant, rien ne s’est encore passé.
« Déjà là – Pas encore ».
Car elle va chez Elisabeth «en ces jours là »[3]  et cela signifie qu’elle n’a pas encore la preuve de sa grossesse.

Mais Marie chante son cantique.
A cause de la parole de l'ange ?
Pas seulement.
A cause de la parole de sa cousine, Elisabeth.
C'est par et dans la parole d'Elisabeth que Marie découvre toute l'ampleur de l'évènement qui se prépare et qui, au plus profond d'elle-même, c'est déjà produit !
 Ainsi, nous avons toujours  besoin de la parole d'un autre pour comprendre un peu..
Ainsi, nous avons toujours besoin de la parole de l'autre pour oser soi-même une parole.
Marie, comme nous, parle par la foi. Fiance. Confiance.
Par la foi .
Et ce faisant,  Marie devient le nouvel Abraham, qui par la foi, cru et parti.
Et  texte d'ailleurs le suggère : verset 39 : c'étant levé (tiens, anastasis, le verbe de la résurrection, elle alla..).
Car la foi nous met toujours en chemin.
Ainsi, j’aime Marie, comme j’aime la figure d’Abraham.
Marie ne représente  pour moi  ni la vierge, ni la mère, qui ne sont que des états transitoires de son histoire.
Elle est pour moi la femme, et ma sœur  en la foi,
celle qui sut accrocher sa vie à l’irruption de la Parole en elle.
Elle est notre sœur ainée dans la foi,
véritablement la première  chrétienne.
Elle est la figure même de ce que  tout croyant est appelé à devenir : une crèche pour que Dieu naisse en nous.
car j’ose dire que nous sommes tous, nous aussi, appelé à cette expérience :

-        enraciner notre vie dans la folle promesse d’une Parole reçue,

-        Découvrir dans ma vie, dans ta vie, la trace de la présence de cette Parole, qui s’en vient tout bousculer.

Et se découvrir ainsi arche de Dieu, temple d'une présence.

·       Mais de quoi parle-t-il ?
          Ça y est, il est encore parti en vrille.

Que nenni.
Enfin, pas plus que d'habitude.
Le lien entre Marie et l'arche d'alliance est fait par la phrase d'Elisabeth : et elle éleva la voix d'un grand cri et dit.
Cette tournure de phrase ne se retrouve nul part ailleurs dans le NT, mais ce retrouve 5 fois dans l'AT grec, la Septante, et toujours en lien avec l'arche, pour désigner l'exclamation du peuple devant la présence de Dieu dans l'arche d'alliance.
Ainsi, Marie se découvre temple de Dieu, comme chacun d'entre nous est appelé à le découvrir à son tour.
Je cite Paul de Tarse : 1 Corinthiens 3:16  "Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ?"
Et Pierre : 1 Pierre 2:5  "et  vous-mêmes, comme des pierres vivantes édifiez - vous pour former une maison  spirituelle, un temple saint…  ".

L’expérience de cette Parole en nos vies va tout bousculer, et ne sera pas sans conséquence.
Car être arche d'alliance, le temple de Dieu, les pierres vivantes de sa maison n'est pas sans conséquences..


Et cela, seul le chant d'abord peut en rendre compte.
J'ai dit que Marie chante. Que Anne chante.
Elles chantent, et cela, Malgré le deuil.
Car chaque fois, dans ses histoires bibliques, il y a du deuil.
Ces femmes ne sont pas autres que nous et l’irruption de la Parole ne les placent pas sur l’orbite d’un petit nuage rose.

-        Avec Sarah, il faudra perdre Agar et Ismaël,
-        Avec Anne, il faudra perdre le fils donné : Samuel, qui sera consacré à Dieu,
-        Avec Elisabeth, il faudra que Zacchari, le père, celui qui nomme dans la tradition juive, perdre la parole, et Jean,  son fils,  sera exécuté par Hérode ;
-        Avec Marie, il faudra tout perdre, jusqu'à ce fils promis sur une croix.

Et pourtant elle chante, la fille de Nazareth, et rien ne fera plus taire son chant, comme rien ne fera plus taire les cantiques de nos églises.

- Alors n’éteins pas le chant de ton cœur.
Et n’attend pas d’être comblé pour chanter.
Au contraire, chante, comme l’alouette avec le printemps qui vient.

Comme le dit Lytta Basset :
« Ecoute le mystère : la parole vient éclairer l’histoire d’une autre intensité.
Marie préfigure l’église, vous, moi, qui chante la foi en dialogue avec Dieu.
Viens !
Marie, nous a donné le départ pour croire comme elle,
Pour accueillir la Parole et nous laisser travailler par elle.
Marie nous tire en avant,
elle chante comment  Dieu se conjugue à sa vie,
comment Dieu se mêle de son histoire.
Viens ! Chantons avec Marie ! »[4]

Cantique 171 !
Amen.





[1] Luc 1, 38.
[2] Sylvie Germain, in Songes du temps, Desclée de Brouwer, p. 17.
[3]  Verset 39
[4] In Traces vives, Genève, Labor et Fides, 1997, p. 143-144.

vendredi 13 février 2015

Prédication autour de Luc 4, 38 et ss.
prononcée au monastère de la Paix-Dieu, à Cabanoule, le 8 février 2015

Nous aurions pu nous arrêter sur le petit matin, et la prière de Jésus dans la nuit noire…
Mais je préfère nous arrêter sur cet étonnant récit de la guérison de la belle-mère de Simon, que je choisis de travailler dans la leçon de Luc.
Je relis donc, chez Luc, les 2 versets 38 et 39 du chapitre 4 .... 

Etonnant, en vérité, que ce court récit de la guérison de la belle-mère de Pierre.
Le mot belle-mère, en effet, n’apparaît que 6 fois dans tout le Nouveau Testament : seulement ici et dans les parallèles de Matthieu, et en deux autres occurrences, lorsque Jésus dira qu’un temps viendra, celui des persécutions où "le père se dressera contre le fils, la mère contre la fille, la belle-mère contre la belle-fille"….

Etonnant, surtout, car Luc, que j’ai préféré à Marc, situe cet épisode avant même celui de l’appel des disciples et de Pierre lui-même, alors que Marc, en toute logique, situe notre épisode après l’appel des disciples…

Etonnant, enfin, car après les premières paroles publiques de Jésus dans la synagogue de Nazareth, la scène  passe directement cette fois à huis-clos, dans une maison, chez un particulier.
C’est là que va Jésus : après la place publique et la synagogue, il entre dans la maison, l’oïkos grec, lieu privé par excellence, royaume des femmes, lieu peut-être aussi du for intérieur.
De cet étonnement, je voudrais retenir 4 verbes :
- solliciter : ils sollicitent Jésus pour elle    
- se pencher : Il se penche sur elle
- se relever : elle se relève
- servir : elle les sert.

Quatre verbes qui sont comme le programme et le résumé de tout l’Evangile, et c’est peut-être pour cela que Luc choisit de nous les présenter AVANT l’appel des disciples.

1.      Solliciter, tout d’abord.
Littéralement, ils l’interrogent, ils lui demandent, ils le questionnent.
Pas pour eux-mêmes,  mais pour un autre qu’eux.
Pour celle qui est malade, qui brûle de fièvre, littéralement qui « brûle de feu ».
Nous savons qu’en ce temps-là, les fortes fièvres pouvaient souvent être fatales.
Appliquons l’image à nos Eglises ; n’est-ce pas cela d’abord notre vocation :
D’abord intercéder, interroger, questionner, poser son regard sur celui qui souffre.
Ne pas poser d’abord un "savoir" mais bien une interrogation, un étonnement.
Le texte biblique n’est-il pas là comme une question d’abord posée à notre humanité ? Afin de nous remettre en question, pour que nous puissions découvrir que notre vocation est de ne pas être là d’abord pour soi, mais pour l’autre ?

"Ils" l’interrogent.
Mais qui sont ces "ils" ?
Les apôtres ?
(Mais chez Luc, je l’ai dit, ils ne sont pas encore appelés).
Des parents anonymes de Simon-Pierre ?
Les disciples à venir ?
Peut-être.
Mais si c’était aussi toi, moi, nous ensemble ?
Et si c’était cela, le premier mouvement de la foi, l’interrogation, qui peut nous ouvrir à l’émerveillement ?
Le père Maurice Zundel disait : "Dieu, c’est quand on s’émerveille ".
Ma sœur, mon frère, la foi, comme un émerveillement, une interrogation, un étonnement ?

Alors je me dis qu’il nous faut peut-être d'abord cette qualité-là, première,  pour devenir disciple : s’interroger, s’étonner et se soucier de l’autre.
Qu’il faut peut-être d’abord cela, pour devenir chrétien, et tout simplement humain :
Le souci de l’autre ;
L’étonnement de l’autre !

2.     Le second verbe : se pencher.
Cette fois c’est Jésus qui est sujet du verbe.
Il se penche vers la femme.
Le même verbe est employé dans la Septante, la traduction grecque du Premier Testament (faite au 3nd siècle avant JC)  lorsqu’Elie se penche sur le fils de la veuve de Sarepta pour lui redonner vie.[1]

Notons- le : Jésus agit d’abord par le geste, ensuite par la parole.
Le geste décrit, dit l’exégète François Bovon, la position rapprochée d’où il peut exhaler le souffle de vie,  la ruhar hébraïque.
Il redonne ainsi souffle à cette vie à bout de souffle.
Parabole,  encore, pour nos Eglises : redonner souffle à tous ceux qui sont à bout de souffle.
Non pas le nôtre, fusse à la seule force notre prière… Non !
Mais celui que nous avons reçu d’un autre, de Dieu lui-même.
Transmettre le souffle.
Passer le souffle. Si et seulement si nous savons nous pencher vers l’autre !

3.     Troisième verbe : se relever.
« Et puis la femme se relève ».
Le mot peut passer,  peut-être ici, inaperçu,  sauf si vous lisez le texte en grec (le Nouveau Testament a été écrit en grec).
Car le mot ici employé est celui-là même de la Résurrection dans nos Evangiles.
En effet, 2 verbes sont traduits dans nos Bibles par  "résurrection" :
-        Egeïrô : littéralement se réveiller, s’éveiller.
-        Et An-istémi : faire se lever.
Et c’est ce An-istémi  que nous lisons ici.

Qu'est-ce qui nous ressuscite ?
Le souffle même de Dieu, que l’Evangile vient nous communiquer.
Voilà encore ce que nous pouvons offrir au monde :
Une parole et une présence qui relèvent,
qui ressuscitent en nous la foi, l’espérance et l’amour. 

4.     Enfin,  quatrième et dernier mot : servir
Diakoneô en grec,  qui donne en français la diaconie et le diacre.

Que fait la femme relevée ?
Elle se met au service.
Que fait le chrétien lorsqu’il entend l’évangile ?
Puisse-t-il lui aussi se mettre au service,
au service de son Dieu et des autres,
de tous les autres, quels qu’ils soient.
Et pas seulement les nôtres, ceux de chez nous.
Non : mais de tous les fiévreux, de tous ceux qui brûlent…

Alors  surgit une question : quelles sont les fièvres d’aujourd’hui ?
De quelle fièvre souffrons- nous ?
Alors je vous propose pour conclure 3 éléments de réponse.

-         la fièvre éternelle, celle de toujours : Incurvatus in se !
Incurvatus in se. C'est-à-dire :
Être recroquevillé sur soi-même.
Voilà la lèpre originelle,  disait  Martin Luther :
l’homme "replié sur lui-même",  "en boucle";
l’homme qui ne sait plus s’ouvrir à l’autre, à la rencontre, à la parole, à la vie.
L’homme qui se brûle et se consume de devoir être à lui-même sa propre mesure !
Et Dieu sait si notre monde post-moderne prend le risque majeur de devenir un monde incurvatus in se,  en boucle.
Où le profit, la technique, où la revendication identitaire seraient à eux seuls une fin en soi.    
Non.
Il nous faut nous ouvrir à l’Ailleurs, à l’altérité, à Dieu.
Retrouver la grâce de l’Icône, ouvrir une fenêtre sur le ciel et nous laisser irriguer de la grâce.

Alors nous pourrons, peut-être, devenir à notre tour acteur et témoin qu’une autre manière  de vivre est possible,
dans l’accueil de l’autre,
et dans l’accueil du Tout-Autre.
-        Une autre des fièvres contemporaines, c’est celle, me semble-t-il, de la "perte du sens", qui découle directement d'ailleurs de l’homme incurvatus in se.
Ainsi, l’homme n’est pas, seulement, à aider matériellement, à guérir physiquement,  mais peut-être d’abord et surtout, spirituellement.
Et le service qui est le nôtre, c’est sûrement celui d’une "diaconie du sens".
Où nous pourrons témoigner que, oui, vivre à un sens ; 
que tout cela peut prendre sens,
par la seule force d’une Parole reçue,
qui nous relève,
et nous met au service.

-        Mais il est encore une troisième fièvre, celle de l’intégrisme, quel qu’il soit et d’où qu’il provienne.
Lorsque la foi n’entend plus les questions, les étonnements mais ne veut que des réponses et des réponses  toutes faites, et les imposer aux autres, fusse par la force… (et c’est encore la résultante d’un incurvatus in se…)
A nous, mes Sœurs, mon Père, mes Frères, de devenir pour tous,
Diacres et Diaconesses du sens,  pour aider à éteindre les fièvres et relever tous ceux qui sont à terre.

Ma Sœur, mon Frère
Existe-t-il plus belle vocation, en vérité ?
Mais si nous venons à douter, et si nous venons à faillir, souvenons-nous : Christ lui-même se penche vers nous, dans le secret de sa présence et vient redonner souffle à nos vies à bout de souffle, dans le petit matin de notre prière.

Amen


Pasteur Jean-François Breyne



[1] 1 Rois 17. 

vendredi 9 janvier 2015

Le texte lu à l'occasion des Voeux du Comité inter religieux Nîmois sur la fraternité, qui prend une dimension encore plus urgente...

La Fraternité. Vœux pour la nouvelle Année 2015.
le 4 janvier !

Mesdames, Messieurs,

Souvent, lorsque l'on parle de dialogue inter religieux, on invoque le « vivre ensemble ».
Nous-mêmes, à l'occasion de la collecte de sang que nous avons organisé avec l'EFS le 23 décembre, expliquions ainsi notre démarche : "Si ton sang est bon pour sauver ma vie, et si mon sang peut sauver la tienne, cela montre que nous pouvons vivre ensemble la fraternité".

Pourtant, ce soir, nous nous interrogeons : Et s'il s'agissait pour nous moins de dire un "vivre ensemble possible", que de promouvoir un "construire ensemble", un "bâtir ensemble" ?
Car en fait,  la fraternité ne va pas de soi.
Elle demande de notre part à tous, quelque soit notre religion ou simplement nos convictions, un effort, un travail, oserais-je le mot : un combat spirituel.
Oui, lutter contre toute tentation de replis sur soi,
lutter contre toute velléité d'exclusion,
lutter contre toute suffisance et prétention à une hégémonie  religieuse.
Un combat avec soi-même, n'est-ce pas cela, d'ailleurs,  auquel tous nous sommes appelés : lutter contre toutes les violences,  contre tout ce qui bafoue la dignité de l'homme et sa liberté ?

Oui, la fraternité ne va pas de soi.
Elle est un projet, une revendication, une promesse.
Dans nos textes fondateurs, que cela soit la Thora juive, livre que les chrétiens reconnaissent aussi comme leur Premier Testament,
ou dans le Coran, la fraternité commence … dans le sang versé !
Car la fratrie est mise à mal dès le début de la Bible avec  Caïn et Abel ; et cela ne continue pas mieux  avec Isaac et Ismaël, Jacob et Esaü... et puis il y aura même Joseph vendu par ses frères…
Non, la fraternité ne va pas de soi.  
Et cela, l'actualité  nous le montre sans cesse,  et c'est pour cela justement qu'il importe de le proclamer :
La fraternité, répétons-le, est un combat, un combat spirituel, une réalité à bâtir, pas à pas, main à main, pierres après pierres.
                                             
Certains aiment à dire que l'amitié serait  plus que la fraternité, car l'ami se choisit, et pas le frère.
Nous pensons pour notre part qu'il en va tout autrement.
La fraternité est autre que l'amitié, car justement, elle ne vient pas de nous.
Elle ne dépend pas de nos affections, de nos préférences.
La fraternité, c'est accueillir l'autre dans la dignité de sa différence.

Et découvrir un frère dans cet autre qui, sinon, me serait resté à jamais étranger.
Parce que ce qui nous lie, c'est autre chose que nous-mêmes et nos affects.
Pour nous croyants, la fraternité n'est pas seulement le troisième terme de la devise républicaine, c'est la reconnaissance en une paternité commune : celle de Dieu lui-même. Ce qui n'est pas rien.
Ce qui implique  nous sommes donnés les uns aux autres comme frères à découvrir et à vivre.


Ainsi, Construire la fraternité passera par 3 impératifs :
-        La rencontre qui demande la découverte,
-        Le respect, qui demande l'écoute
-        La reconnaissance qui va plus loin que la seule tolérance.

La rencontre, d'abord, et pour cela il faut oser la découverte de l'autre.
Ce qui est peut-être plus difficile encore à l'heure d'internet qu'il y a seulement un siècle.
Car la rencontre de l'autre prend du temps.
Car il faut découvrir l'autre par delà la tyrannie des apparences et des évidences, et des caricatures de toutes sortes.
Prendre le temps de revisiter l'histoire aussi, à l'image du formidable travail réalisé par Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora dans leur "histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours" par exemple…

Ensuite, il nous faut réapprendre à nous écouter.
Nous disons réapprendre, car écouter l'autre dans la différence, c'est d'abord désapprendre. Découvrir que les mots, les images, les symboles mêmes  n'ont pas forcément le même sens, ce qui implique un véritable travail sur les mots et le sens des mots.

Pour enfin pouvoir entrer dans la reconnaissance.
Dans les deux sens de ce terme.

Reconnaissance de l'autre d'abord, c'est-à-dire de sa singularité, de son unicité. Reconnaissance pour nous croyant qui doit nous amener à pouvoir dire, selon les mots du grand Rabin de Londres Benjamin Sacks : "Avons-nous la capacité de reconnaître dans le "tu" humain un fragment du "tu" divin ?
Avons-nous la capacité de reconnaître l'image de Dieu dans celui qui ne nous ressemble pas ?"

Mais Reconnaissance  aussi au sens cette fois du remerciement,
devant la découverte que la différence m’enrichit au lieu de m'appauvrir.
Qu'elle est un plus, et non pas un moins.
Qu'elle n'est pas une menace, mais bien plutôt une chance, notre chance à tous pour pouvoir construire ensemble un monde plus fraternel.

Quand nous nous souhaitons un chaleureux « Shalom », « Salam » « La Paix », c'est cette fraternité-là que nous appelons de nos vœux car nous sommes tous, les Enfants bien aimés du Même et Unique Dieu.

Messieurs Paul Benguigui,  Victor Bohbot, Driss El Moudni, Mohammed el Mahdi Krabch, Père Jean-Marie Pesenti, Bernard Cavalier, pasteurs Fréderic Soriano et Jean-François Breyne. 



Déclaration du Comité inter religieux Nîmois. 

"NOUS SOMMES  TOUS CHARLIE" !


Nous, membres du Comité Inter Religieux Nîmois, condamnons sans appel  les actes barbares et odieux qui ont été commis hier à Paris contre des personnes armées de gommes et de crayons.
Nous exprimons tout d'abord nos condoléances et notre compassion aux familles des victimes.
Nous voulons particulièrement exprimer notre solidarité envers les journalistes et tenons à affirmer notre attachement à la liberté de la presse, pièce maîtresse de notre démocratie ; notre compassion va également aux forces de l'ordre qui payent aussi un lourd tribut pour la défendre.
Nous tenons enfin à réaffirmer notre attachement au principe de laïcité, fondement de notre vivre ensemble.

Nous exhortons à la vigilance envers tout risque d'amalgame, de stigmatisation, de contagion, de haine et contre toute récupération.
Une seule réponse digne à apporter à cette
tragédie : la liberté et le respect de l'autre.  
Nous confessons tous une foi en un Dieu qui respecte la vie et toute vie et qui nous appelle à construire ensemble une réelle fraternité. 


Le 8 janvier 2015,
Messieurs Paul Benguigui,  Victor Bohbot, Driss El Moudni, Mohammed el Mahdi Krabch, Père Jean-Marie Pesenti, Bernard Cavalier, pasteurs Fréderic Soriano et Jean-François Breyne.






mercredi 7 janvier 2015

In memoriam : droit au blasphème

Je voulais mettre en ligne mes prédications de Noël, mais en ce jour funeste et terrible, et en hommage aux victimes de la folie intégriste et meurtrière, je choisis cet article que j'avais écrit en 2006 suite justement à la polémique que la publication des caricatures du Prophète par Charlie Hebdo avait suscitée..

Le droit au blasphème !

Il y a quelques jours, je lisais dans un journal protestant bien connu que "depuis 1984, les procès intentés pour injure envers une religion se sont multiplies en France".
Et face à l'actualité récente, j'entends certains qui me confient : "Quand même, on ne peut pas tout dire ! il faut respecter la croyance de l'autre". Oui, certes, mais si c'est au prix de l'interdiction de toute critique, de toute liberté de parole, alors non ! Résolument non !
Pour ce qui relève des propos, donc des idées, des convictions, alors je me rallie sans hésitation  aucune à Castellion qui se dressait contre Calvin qui venait d'accepter que Servet soit condamné au bucher pour cause d'hérésie…!   "Qu’on accorde à tous la liberté de parler et d’écrire ; on verra très vite quelle est la puissance de la vérité lorsqu’elle est libérée"(Castellion publie un ouvrage Contre le libelle de Calvin dont l’impression n’aura lieu en Hollande qu’en 1612 )".
Nos lois, qui condamnent l'incitation à la haine raciale, me semblent amplement suffisantes et la seule limite acceptable.
Car sinon, autant de coups de boutoir contre des libertés chèrement acquises depuis Voltaire.
Voulons-nous revenir un jour, sous prétexte de respect et de politiquement correct, au sort réservé au chevalier de la Barre* ? Ne peut-on plus se moquer d'un système de pensée ? Dire son désaccord contre telle opinion érigée en principe absolu ?  Faudra-t-il interdire à nouveau Candide ?
Pire : aurions-nous la mémoire si courte ? Celui que nous reconnaissons comme Seigneur et Maître, celui-là même n'a-t-il pas été accusé lui aussi de blasphème ? N'est-ce pas la principale raison invoquée pour sa comparution devant Pilate  ? (Matth 26, 65, Marc 14, 64 )
Allons, ne mélangeons pas tout : chaque enfant battu, chaque femme violentée, chaque homme torturé, voilà ce qui blesse Dieu, bien davantage que quelques incantations verbales et irrespectueuses. Souvent goûts immodérés pour la provocation, parfois franches stupidités, voilà ce que nous appelons blasphème : faudra-t-il aussi faire une loi contre la bêtise ? 

JF Breyne. 2006

*Le chevalier de La Barre et deux « complices » sont accusé d’avoir chanté deux chansons libertines irrespectueuses à l’égard de la religion et d’être passés devant une procession en juillet 1765 sans enlever leur couvre-chef. Pire, les trois hommes, par défi, refusent de s’agenouiller lors du passage de cette même procession. Le chevalier de La Barre est donc condamné… à mort ! Cette sentence pour blasphème est exécutée le 1er juillet 1766 à Abbeville par cinq bourreaux spécialement envoyés de Paris ; « Je ne croyais pas qu’on pût faire mourir un gentilhomme pour si peu de chose » auraient été ses dernières paroles.



lundi 24 novembre 2014

Culte du 10 aout 1014
Au Grand Temple. Matthieu 14


Mes amis, comme le disait avec humour André Dumas[1], Dieu n'aime pas les surdoués de la foi.
L'Evangile n'aime pas les super croyants, car l'Evangile est pour les moyens croyants, les petits croyants, les mal croyants, bref, pour vous et moi !

Car l'Evangile est pour tous les Pierre de la vie, pour ceux qui osent et qui pourtant ont peur et doutent.
Etonnant personnage en vérité que celui de Pierre.
Tour à tour enflammé de zèle, doutant, reniant même, et pourtant toujours là, fidèle à sa façon… 
Pierre qui nous ressemble tellement, en vérité.
J'aime ce texte, étonnant et déroutant, et peut-être pas si facile que cela à interpréter…

Voyons  plutôt !
Ce récit des disciples, perdus au milieu des vagues et de leur peur, se situe juste après celui de la multiplication des pains.
Comme en un étonnant contraste, à l'image de nos vies.

Il y a quelques heures encore, quelques jours, quelques mois, c'est selon, c'est le temps du repas, de la paix, du partage, de l'abondance :
Le Maître est là.
Il fait reposer les disciples, nourrit la foule.
Et il y a du rab, du reste, plein de restes.
Temps de l'abondance, du bonheur et de la plénitude.

Et puis survient la nuit.
Le Maître n'est plus là.
Solitude.
Le vent se fait contraire et c'est la peur qui s'invite.

A l'image de nos vies où tout bascule en quelques secondes :
annonce d'un diagnostic, téléphone apprenant la mort d'un être aimé, licenciement brutal, divorce, trahison...
ou bien encore cette terrible litanie des désastres, en Israël, Palestine, en Ukraine, ou avec Ebola et puis ceux qui fuient, encore et toujours, la purification ethnique, j'y reviendrai.

Nous connaissons bien, et cela quel que soit notre âge, ces brusques changements de temps :
-        heures d'abondance et de plénitude
-        et subitement, les vagues du malheur qui montent à l'assaut de la barque de notre vie.

Alors, pour tous, petits et grands, croyants ou pas, c'est d'abord la peur qui semble s'imposer, l'un des Evangiles dira même : l'angoisse.
Et avec elle l'isolement, l'enfermement, la solitude.

A l'image des  disciples qui sont seuls, cette nuit là, sur le lac aux vents contraires,  faces aux vagues assassines et impétueuses.
Et notre réaction est souvent la même, nous nous replions sur notre peur, nos malheurs, nos deuils : recroquevillé sur ma souffrance !
C'est comme si les vagues bouchaient tout l'horizon, nous empêchant de voir que pourtant, le rivage existe.

Survient alors le Christ.
Sur lui, la peur et la mort n'ont plus de prises.
Il marche sur les eaux.
Figure symbolique par excellence : l'étendue liquide, la mer, le lac, c'est,  dans la symbolique biblique,  le lieu de la mort,  de la "non vie".
Jésus marchant sur l'eau, cela veut nous dire que la mort n'a pas de prise sur lui !

Et j'ai envie de dire :
-        Super !
Mais en fait, à quoi cela sert-il, si cela ne change rien pour moi ?
Si je ne peux pas sortir de mon recroquevillement ?
C'est alors  juste un fantôme, comme un fantasme dans la nuit…

Mais là, la voix du Christ perce la nuit:
-        Confiance
-        Moi, je suis là ;
-        Ne craignez pas !

Et ce 1er  mot est le cœur de ce récit :
Confiance.
Le mot littéralement est : tharseïte ;  courage voire même audace.
Mot rare qui n’apparaît que 7 fois dans tout le NT.
Avant même la foi : le courage !
Comme pour nous dire : ne te résigne pas, jamais !
Notre plus grand ennemi est la résignation.
Le plus grand péché est la résignation.
Notre plus grand ennemi est la résignation.
Pas la mort, pas le deuil, pas la souffrance, mais s'y résigner !

Et la voix de Pierre lui répond:
-        Puisque c'est ainsi, alors, moi aussi je viens.

Ne voyons surtout  pas dans ce geste de Pierre, une quelconque provocation, mise à l'épreuve ou bravade orgueilleuse.
Non, j'y vois pour ma part le geste même de la foi :
Pierre se jette à l'eau;
Il se mouille;
Il y croit;
Il y va.
Il veut vivre de cette parole là !
Loin de la peur, de l'angoisse et des vagues meurtrières…
Il veut vivre de cette parole là !
N'est-ce pas cela la foi ?

Et ça marche. Si j'ose dire !
Oui, il marche sur l'eau!
C'est à dire que l'espace de quelques secondes, de quelques minutes, la mort et la peur n'ont plus le dernier mot.

Et c'est encore cela la foi: refuser à la souffrance d'avoir le dernier mot.

Oui mais voilà,  le vent redouble et voyant le vent, dit le texte, Pierre s'enfonce.
Et oui, Pierre, ce n’est pas Jésus !
Pierre, c'est un homme,
comme toi,
comme moi.

Car ce n’est pas magique la foi : la force du vent contraire reste là,  puissante. Toute puissante ?
Alors finalement la peur aurait-elle toujours le dernier mot?
Cela ne servirait-il donc à rien ?

Non !
Car voilà que Jésus tend la main à Pierre et le sort de
l'eau !
Car c'est cela l'Evangile : La main de Dieu tendue au monde.

La main de Dieu tendue à chaque homme
La main de Dieu tendue à chaque femme.
-        à toi,
-        à moi,
pour nous inviter à sortir de la toute puissance de la peur ;
Pour nous arracher à la toute puissance de nos deuils et nous inviter à placer notre vie devant une autre puissance :
celle de l'amour,
celle de la Parole,
celle de l'Evangile,
plus fort que la mort elle-même.


Mais revenons un instant sur ce qui provoqua le doute de Pierre.
Il regarda le vent.
Il regarda le vent au lieu de regarder  au Maître, ou au rivage, ou aux autres....
Et si là était  le secret ?
-        Ne regarde pas au malheur,  ne te recroqueville pas sur ta souffrance,
-        regarde au delà, par delà la tyrannie des apparences et des évidences.

On n'apprend pas à marcher en regardant ses pieds ; voilà le secret !
Apprendre à regarder plus loin,  par delà !
Malgré les souffrances.
Ou n'aurions-nous plus personne à aimer?
Et cela malgré et peut-être grâce à nos doutes.

Car allons plus loin encore, et revenons à ces mots que le Maître dit  à Pierre en lui prenant la main.
Souvent nos traductions donnent : "homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? " (NBS).
Et là un piège terrible nous guette : celui de comprendre que le doute s'oppose à la foi.
Et d'entendre ces paroles de Jésus comme un reproche…

Le texte grec donne littéralement :
-        petit croyant, pourquoi  tu doutas ?

Arrêtons nous encore un instant sur ces deux mots : petit croyant et douter.
Encore deux mots rares, jugez en plutôt :
Petits croyants, en grec oligopiste (oi), n’apparaît que chez Matthieu, 5 fois, et toujours comme une constatation gentille et comme avec tendresse dans la bouche de Jésus, et puis une fois chez Luc, dans un des parallèles de Matthieu (6, 30).
La remarque s'adresse soit au pluriel, à l'ensemble des disciples (8, 26) ou comme ici, au singulier, à Pierre seulement.

Et le mot doute ( distazö) n’apparaît que deux fois seulement dans tout le NT, ici et toujours chez Matthieu, dans le dernier chapitre.
Au moment de l'envoi en mission des disciples.
Juste avant l'ascension.  (28, 16 et suivants).
Soit les derniers versets du dernier chapitre.
Souvenez-vous : Les disciples voient Jésus. Ils se prosternent et le texte de préciser : "et ceux-ci doutèrent".  Et s'approchant d'eux, Jésus leur dit : toute puissance m'a été donnée… "
Mes amis, c'est sur le doute des disciples que ceux-ci ont pourtant été envoyés.
L'ordre de la phrase est essentiel : c'est sur ce doute que peut se faire l'envoi en mission.

C'est tellement énorme que toutes les traductions ajoutent ce petit mot : "certains", "certains doutèrent", comme pour disculper la majorité des disciples, en en accusant d'autres… mais le grec est catégorique : ils doutèrent (tous ) !
Et c'est important, c'est essentiel, car cela vient définitivement casser cette terrible évidence que le doute serait l'opposé de la foi.
Non, non et non.

L'opposé de la foi, c'est la certitude. C'est l'idole.
La foi se nourrit du doute, car le doute, c'est aussi notre humanité qui s'interroge.
C'est ce qui peut m'empêcher de tomber dans le piège du fondamentaliste.
Mais attention, ici une distinction s'impose : Attention, car  il y a doute et… doute !

Il y a un doute mauvais, c'est celui qui ronge Pierre dans l'eau, celui qui vient miner la confiance. Mais c'est dans notre nature humaine. A cela Jésus répond, nous l'avons vu, en nous tendant la main et en nous relevant de nos peurs.
Et puis il y a un bon doute, le doute méthodologique, ce doute qui me conduit à toujours m'interroger, à ne jamais m'enfermer dans mes certitudes qui peuvent très vite devenir mes idoles.

Mes amis, les douteurs n'ont jamais allumé de buchers…
La certitude aveugle, elle, allume des bûchers, provoque l'exode de populations, au simple fait que ceux là ne croient pas comme il faudrait…
Comme je le disais en commençant : je ne crois pas que Dieu aime les super croyants, car ceux là peuvent vite se transformer en intégristes tuant et suant la haine de l'autre.
C'est la face ignoble, cachée, le revers de la médaille de la foi : le fondamentalisme sectaire, caricature haineuse du chemin de la foi.

Ainsi, deux pièges nous guettent, en une terrible alternative :
-        ou nous  "croyons trop", sans jamais nous interroger et nous remettre en question, et nous nous aveuglons, et nous risquons de devenir à notre tour des mercenaires de la haine ;
-        ou nous ne croyons plus en rien, et nous nous réfugions dans le cynisme et la "désabusion"[2], et nous perdons la confiance, l'espérance et la force même d'aimer !

Mais l'Evangile nous propose une autre voix (voie !) :
-        n'ayons pas peur de nos doutes, n'ayons pas peur de nous interroger.
N'ayons pas peur d'être des petits croyants : mais de ces croyants "quand même", des croyants  pourtant qui osent se jeter à l'eau de la vie, dans la confiance et l'espérance, avec la seule force d'aimer.
Et cela sans nous résigner,  jamais ; certains que Dieu, par- delà nos peurs, nous tend la main de son amour.

A nous de ne pas regarder toujours du coté du vent violent mais aussi vers la lumière!
Oh, bien sûr, nous doutons, et c'est normal car nous sommes des petits croyants,  des .....oligopistoi !
Mais Dieu aime les oligopistoi.... qu'Il relève sans  se lasser jamais de leurs peurs. Amen




                                   Pasteur Jean-François Breyne



[1] In Cent prières possibles, p. 66.
[2] Expression que j'emprunte à Nino Ferrer