lundi 1 août 2016


Lettre à mes filles

Mes très chères filles,

Vous êtes au seuil de l’âge adulte, ou de jeunes adultes déjà ; mais voilà que vous devez vous confronter à un monde qui sombre dans la folie et la barbarie. Il y a quelques mois déjà, c’était Charlie, puis le Bataclan et les attentats de Paris, en passant par Toulouse, et puis il y a 15 jours, Nice. La folie meurtrière, aveugle, imbécile, aberrante, sortie tout droit d’un autre âge que nous pensions à jamais révolu.
Et avant hier il y a eu Saint-Etienne du Rouvray. 
Cette mort, en elle-même, n’est pas plus ou moins tragique que les autres. C’est celle d’un innocent fauché par la folie de certains, comme malheureusement tant d’autres innocents auparavant.
Mais je sais que cet assassinat prend aussi une autre signification pour vous, car elle touche un de mes collègues, un homme qui n’avait comme seule arme, comme moi, que les mots de l’Evangile : des mots de paix, de fraternité, de pardon et d’amour. Oui, ces mots si kitch, tellement galvaudés, tellement décriés, et qui pourtant le faisaient vivre, comme ils me font vivre. Et à cause de cela, c’est lui qui, ce matin-là, a été égorgé, dans son église, alors qu’il célébrait un office religieux, qu’il faisait son job, qu’il faisait mon job.

Cette mort, compte-tenu de cette dimension symbolique, va être utilisée, instrumentalisée, à l’outrance et jusqu’à la nausée, et cela a déjà commencé.
Alors je voudrais vous confier ces quelques mots : Résistez, et confiance !

Résistez aux discours de haine, à toutes celles et ceux, d’où qu’ils viennent et d’où qu’ils parlent, qui ne cherchent qu’à nous dresser les uns contre les autres, qui ne cherchent qu’à trouver, encore et toujours, des boucs émissaires à désigner à la vindicte populaire.
Résistez à tous ces donneurs de leçons, à tous ces « y-a-qu’à, faut qu’on » : souvenez-vous de ce que je n’ai cessé de vous répéter : « Méfiez-vous de la tyrannie des apparences et des évidences » : la réalité est toujours complexe, et jamais facile.
Daesch veut déclencher une guerre de civilisation, ne lui faisons pas ce plaisir ! Ne tombons pas dans ce panneau. C’est une guerre à la connerie qu’il faut déclarer, à la bêtise, à l’obscurantisme, et je sais que celle-là,  vous la gagnerez !

J’ai confiance en votre génération, bien plus qu’en la mienne qui semble bien avoir échoué, aveuglée qu’elle était par le miroir aux alouettes du pouvoir, du court terme, et du profit à tout prix. Nous avions imaginé que tout était acquis, et nous avions oublié que la fraternité ne va pas de soi, qu’elle est une lutte, comme la justice est un combat.
Nous ne pourrons pas éluder encore longtemps les causes profondes qui ont nourri cette folie meurtrière : l’humiliation, l’exploitation, la négation de l’autre et de populations entières au nom du seul profit immédiat.

Je ne sais pas comment réparer cela, je n’ai pas de recette miracle.
Mais ce que je sais, c’est que si c’était moi qui avais laissé ma vie ce matin-là, je détesterais le tour que prennent les choses : les polémiques politiciennes et intéressées, qui n’attendent même pas que le temps du deuil soit passé, ces discours qui nous renvoient aux heures les plus sombres de notre histoire récente. Messieurs les politiques, l’avez-vous déjà oublié, la peur est toujours mauvaise conseillère, et les bonnes décisions ne se prennent jamais à chaud !

Il vous faut, il nous faut, ensemble, résister à la haine, à la détestation de l’autre, à la stigmatisation de l’autre. On ne construit pas une société sur la défiance et la méfiance, mais sur la confiance. Il vous faut, il nous faut y croire, à temps et à contretemps, et plus fort encore aujourd’hui, que la paix est possible, parce qu’elle est entre vos mains, entre nos mains ; que la fraternité est un don, et qu’ensemble, religieux ou non, nous pouvons, non, nous devons construire un autre monde.

Je souffre aujourd’hui avec mes frères et mes sœurs catholiques, mais j’ai peur aussi aujourd’hui pour mes amis musulmans, car il nous faut résister à la stigmatisation et aux amalgames.

Par le passé, d’autres jeunes filles, d’autres femmes, d’autres hommes se sont affrontés à la barbarie : je vous laisse ces mots de l’un d’entre eux : «Ne remplissez pas vos jeunes âmes d’amertumes ; cela se venge en nous enlevant la plus belle chose qui soit, la confiance 1».

Alors maintenant assez parlé, assez analysé, assez polémiqué : agissons, d’abord en nous pour chasser la peur et la haine, et puis autour de nous, pour faire reculer les ténèbres. Et n’oubliez surtout pas que la barbarie n'a jamais triomphé, et que toujours l’aurore se lève.  
Point d’irénisme dans cela : il faudra encore payer le prix du sang, et nous l’avons déjà commencé. Mais au moins, que cela ne soit pas en vain ! Pourtant l’avenir est là, à nous de le reconstruire, ensemble, peut-être sur des bases nouvelles. 

J’ai confiance en vous ! 

1. Christine von Dohnanyi, sœur de Dietrich Bonhoeffer, assassiné par les nazis. Lettre de prison, cité par Elisabeth Sifton et Frtz Stern, in Des hommes peu ordinaires, Gallimard, 2013,  p. 125. 

mardi 19 juillet 2016

Malgré le drame qui frappe une fois de plus notre pays, et bien que cela puisse paraître dérisoire, je me résigne, suite à de nombreuses demandes, à mettre en ligne ma dernière prédication au temple du Mas des Abeilles, à l'occasion de mon dernier culte comme pasteur de Nîmes. 
Un immense MERCI à tous pour vos témoignes d'affection et de reconnaissance.


Dernier culte au MDA, 18 juin 2016
Psaume 84, v. 6.

Vous le savez, j’ai quelques facilités, dit-on,  pour la parole publique et plus particulièrement pour la prédication !
Pourtant, ceux qui me connaissent bien savent qu’il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de parler de moi, et de partager mes émotions.  Et puis, il me semble que le culte n’est pas le lieu pour cela. Je vais donc tenter de faire ce que je sais faire : prêcher.
Davantage même : car prêcher me constitue, prêcher est mon carburant intime, et ce qui donne sens à mon existence. 
Prêcher, c’est-à-dire tenter de partager une découverte et une expérience.

Découverte, car le texte biblique ne se donne pas à moi tel quel, dans je ne sais quel immédiateté ni évidence ; non, le sens se cache, il se tient là, tapi  au cœur des mots qu’il faut éplucher, des phrases qu’il faut disséquer, remettre dans leur contexte d’énonciation, et tenter de comprendre l’intention du rédacteur, il y a 2000, voire près de  3000 ans, et par-delà, tenter de percevoir l’intention de Dieu à travers ces témoignages humains qui sont comme le fourreau, la gangue de cette parole de Dieu qui nous appelle et nous interpelle.

Qui nous appelle à quoi ?
A être, tout simplement, être dans la confiance et la rencontre !

Qui nous interpelle vers quoi ?
« A être » autrement, autrement que dans la tyrannie des apparences et des évidences, autrement que dans le pouvoir et l’avoir, autrement que dans la compétition et la performance.

Une parole qui nous appelle à accepter d’être accepté, dans le don et le pardon.
Une parole qui est cette « lampe à mes pieds, qui éclaire mon sentier » comme j’aime à le dire à la fin de chaque lecture biblique. 
Je préfère cette formule à celle, plus traditionnelle, de nos aînés : « Ta parole, Seigneur, est vérité, sanctifie-nous par la vérité ». 
Je me méfie de cette formule, trop ambiguë selon moi.
Car elle tend à confondre le contenant et le contenu.
La parole, au sens des saintes écritures, n’est pas, pour moi, la vérité en soi.
Les saintes écritures en sont les témoins, les traces, autant de gangues et de fourreaux ; mais la Parole, celle de Dieu, la vraie, toujours nous échappe et c’est tant mieux, car cela ouvre alors pour nous l’espace de l’interprétation, où se joue notre liberté.
Christ seul est la vérité, et donc toujours celle-ci nous échappera, car toujours il nous échappe.
Et pourtant, dans le même mouvement où il nous échappe, il se donne, il se donne en se risquant à travers nos pauvres mots humains.
Et voilà qu’à travers eux se murmure quelque chose d’une parole divine, d’une bonne nouvelle, et voilà que ce murmure se fait lumière et peut illuminer nos sentiers.

On dit souvent que la Bible est inspirée, et je le crois bien en effet ; mais elle est inspirée parce qu’elle peut nous inspirer, c’est-à-dire nous insuffler cette puissance de vie qui si souvent nous fait défaut.
Elle est inspirée, parce que par elle, et à travers elle, le souffle de Dieu nous atteint et vient redonner souffle à nos vies trop souvent à bout de souffle.
Elle est inspirée, parce qu’elle soulève la poussière de nos souliers et nous donne de reprendre marche.
Elle est inspirée, chaque fois qu’à travers sa lecture, celui qui se tient devant elle y cherche avec ardeur et honnêteté une parole « pour lui », une parole qui le fasse vivre, en vérité.
Elle est inspirée chaque fois que l’esprit saint qui est en moi rencontre l’esprit saint qui plane, non pas sur la surface du texte, mais dans sa profondeur et sa complexité.

La vérité sera toujours le fruit d’une rencontre, rencontre entre l’intention d’un texte et la subjectivité d’un lecteur.
Et c’est pour cela que nos vérités seront toujours provisoires et éphémères, allant de rencontre en rencontre, de commencement en recommencement. 
N’oublions jamais l’avertissement de l’apôtre  Paul : "la lettre tue, mais l’esprit vivifie" (2 Cor. 3, 6)
La vérité, pas plus que Dieu, ne sont dans la littéralité du texte, jamais (cela, c’est le lieu de l’idole, et le lit de tous les  fanatismes), mais quelque chose de la vérité et d’une parole de Dieu s’offre à tout dans la rencontre avec l’esprit du texte.

Et cela implique un travail. 
Un travail de lecture, un travail d’interprétation. 
Un travail d’exégèse ; le prologue de l’Evangile de Jean dit de Jésus, au verset 18, qu’il est « l’exégète » de Dieu !
Et le pasteur, pour moi, est fondamentalement, lui aussi, cet exégète, cet interprète du Christ.
Prêcher, c’est tenter de partager les découvertes de mon travail biblique, de mon travail de lecture. 
Ni plus, ni moins.
Pas de travail, pas de prédication, en tout cas pas digne de ce nom. Il n’y a pas de secret ; ou plutôt si, c’est cela le secret : le travail biblique.
Et c’est cela que j’ai essayé d’être, au milieu de vous et pour vous : un interprète.

Mais j’ai dit en commençant: prêcher, c’est tenter de partager une découverte, celle que je fais du texte, et une expérience.

Et une expérience, car il faut que tout cela s’incarne. 
Car notre foi n’est pas d’abord une philosophie, ni une éthique, ni une suite de convictions, ni même de grands principes.
La foi est d’abord une manière d’être au monde, dans le saisissement de cette lumière.
Et cette expérience se vit, dans la rencontre avec les autres, bien sûr, je l’ai développé lors du culte à l’Oratoire le 29 mai.  
Mais cette expérience se vit aussi et peut-être même d’abord dans la prière.
Et c’est pour cela que j’ai retenu pour ce soir ce  psaume 84.
Parce que les psaumes sont au cœur de ma prière.
Luther, suivi en cela par Calvin, reconnaissaient tous deux dans le psautier le « miroir de l’âme », le meilleur « connais-toi toi-même » possible ; le trésor offert à la prière chrétienne[1].

Alors c’est avec quelques versets de psaumes que je voulais partager avec vous ce dernier culte.
Ce verset 105 du psaume 119 : « ta parole, seigneur, est une lampe à mes pieds, la lumière de ma route… », par lequel je scande toute lecture biblique au culte,  et puis ce verset 6 du psaume 84 : « Heureux les hommes dont tu es la force, des chemins s’ouvrent dans leur cœur »…

Une première remarque, tout d’abord : vous ne trouverez pas ces mots dans vos traductions… seul celle du psautier liturgique œcuménique donne cela[2]. Mais l’hébreu dit bien : « Heureux les hommes dont tu es la force, des chemins s’ouvrent dans leur cœur »…
Des « chemins » s’ouvrent. Comme le psaume 119 parlait de lumière sur « ma route ».
Car vivre, c’est se mettre en marche, à temps et à contretemps. 
Vivre est une route, un voyage, un cheminement.
L’homme de Nazareth est cet « homme qui marche », comme aime à le dire C. Bobin.
Et l’homme qui marche nous met en marche.
Pas seulement physiquement, mais d’abord et avant tout intérieurement.

Il ouvre dans nos cœurs des chemins.
Car c’est là d’abord que trop souvent nous sommes à l’étroit, ou pire encore, comme en « des culs de sacs », cernés partout d’incompréhension, de rancœur, de violence et de souffrance.
Et c’est là, là d’abord, que Dieu ouvre des chemins nouveaux, des chemins possibles ;
J’aime à citer ces mots du rabbin M.-A. Ouaknin :
« Tout tient au chemin : nous sommes plus près du lieu recherché quand nous sommes en chemin que lorsque nous nous persuadons être arrivés à destination et n’avoir plus qu’à nous établir.
Comme dit Edmond Jabès : n’oublie jamais que tu es un voyageur en transit.
[…] Etre homme (femme) du chemin, c’est en tout temps être prêt à se mettre en route : exigence d’arrachement, affirmation de la vérité nomade[3] ».

Et cela s’expérimente dans le secret de la prière, dans ces petits matins où se risque le silence pour se mettre à l’écoute de ce souffle divin qui veut rouvrir en nos cœurs fatigués des chemins.
Je souligne le pluriel : non pas « un » chemin, mais bien « des » chemins .
Car cette expérience du chemin ne saurait être univoque, monolithique, la même pour tous.
Elle se faufile au contraire au pluriel, dans la pluralité de nos existences, car elle se murmure au plus intime et au plus secret du cœur de chacun.
Christ seul peut dire, lui, au singulier :
« Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14, 6).

« Je suis le chemin, la vérité et la vie », dit l’Homme de Nazareth.
Car la vérité est cheminement, la vie est cheminement, la vie est cheminement de vérité, la vérité est cheminement de vie.
Voilà l’expérience qui est la mienne et que j’ai tenté de partager avec vous au long de ces 14 années passées parmi vous.
Tout s’est toujours enraciné dans le travail biblique et dans le secret de la prière, chaque matin, par le chant solitaire des psaumes. Miroir de l’homme et de la grâce.
Mais vous avez été, vous aussi, chacun d’entre vous, pour moi, miroir de la grâce, miroir de cette présence de Dieu, de ce souffle vivant et vivifiant.

A l’heure des changements, à l’heure où les violences partout se déchaînent, à l’heure où monte peut-être en nous la tentation de désespérer, à l’heure où le bruit des bottes, longtemps oublié, se fait à nouveau entendre dans les discours et les intentions de vote, à l’heure des arrachements et des larmes, restons, mon frère, ma sœur, fermement enracinés dans ce travail et cette prière.
Alors nous pourrons redécouvrir, émerveillés, qu’une parole nous attend et vient ouvrir dans nos cœurs de nouveaux chemins possibles,
Qu’une parole nous attend et nous appelle à être pèlerins de lumière, cheminots de la foi, dans la grâce et la paix que Dieu, sur la pointe des pieds, dépose au plus profond du cœur de chacun d’entre nous, sans se lasser jamais, aujourd’hui, demain et jusqu’en éternité.

Pasteur jean-François Breyne




[1] Par exemple, in Préface du psautier, Martin Luther, Œuvres, tome III, 1524, p. 266.
[2] Reprise également  par La Bible, Traduction officielle liturgique, Mame, 2013. 
[3] in Les symboles du Judaïsme, Editions Assouline, p. 28-30.

mercredi 15 juin 2016

Prédication à l’occasion du culte « d’au revoir » du 29 mai 2016
Au temple de l’Oratoire
Texte : Luc 9, 11 à 17

Et nous, qui sommes-nous ?
La foule ?
Les disciples ?
Une continuité de la parole et de l’action du Christ lui-même ?

Souvent, nous réduisons spontanément notre lecture de ce texte aux seuls disciples : l’Eglise serait leur continuité.
Mais si nous étions aussi, et d’abord, comme cette foule, cette foule tout à la fois désemparée et en même temps pourtant là, enracinée dans cette confiance qui, malgré sa souffrance, nous murmure que là, dans nos cultes, nos offices et notre Bible, peut résonner une parole vive, une parole de vie, une parole vivante et vivifiante.

Car en vérité, nous le savons bien, l’homme ne vit pas seulement de pain, mais d’une parole qui relève et qui réanime en nous la confiance, l’espérance et l’amour.
J’aime à le dire et le redire : on ne nait pas humain, on le devient, par la seule force d’une parole reçue.
Et cette parole vive se laisse, pour moi, entendre et entrevoir dans les mots du Vieux livre, et dans les visages de tous ceux qui reflètent, par leur vie, cette parole. 
Je voudrais pour ce matin retenir trois mots :
Donner,
Bénir,
Remercier.
***
Le premier, c’est donner !
Il est surprenant de voir comment, dans le dialogue qui s’engage entre les disciples et le Maître, deux logiques s’affrontent :
Il faudrait acheter, disent les disciples, acheter tellement pour nourrir cette foule que cela est impossible…
A cela Jésus répond :
Donnez-leur vous-mêmes !
Acheter et donner.
Acheter : logique du monde.
Logique économique, logique bien compréhensible de la survie. Il faudrait tellement acheter pour pouvoir rassasier tous les besoins…

Mais le Maître de l’Evangile nous propose de  faire un pas de côté, de nous décaler, car lui nous parle de « don ».
Donner !
Voilà la grammaire de l’Evangile : celle du don.

Mais allons plus loin. Avant de nous précipiter sur ce que nous pouvons donner, comprenons-nous encore un instant comme la foule assoiffée et affamée, et relevons un point fondamental : nous sommes, en vérité, ce que nous avons reçu.
L’essentiel, le plus essentiel de ce que nous sommes, chacun d’entre nous, ne provient pas de ce que nous avons gagné, acquis à la force de notre poignet, mais bien de ce que nous avons reçu.
Ce que je suis, je le dois à cette Parole, reçue dans mon enfance, puis découverte à l’âge de mon adolescence déjà. Mais surtout, elle m’a été offerte à travers des visages, qui ont été comme autant de reflets de cette parole de vie.
Car nous sommes ce que les rencontres ont fait de nous !
Je suis ce que les rencontres ont fait de moi !
Et parmi ces visages qui ont fait de moi ce que je suis, bon an, mal an, parmi ces visages qui ont compté, beaucoup sont ici ce matin, devant moi.
Davantage même : tous, d’une façon ou d’une autre, vous avez contribué à faire de moi ce que je suis.
L’ai-je acheté, tout cela ?
Bien sûr que non !
Cela est cadeau.
Comment pourrais-je l’oublier ?
Comment pourrais-je vous oublier ?
C’est impossible, puisque vous êtes, désormais, une partie de  ce que je suis.

Et si nous réapprenions, ma sœur, mon frère, mes bien-aimés comme le dirait mon collège Jean-Christophe, si  nous réapprenions non pas tant à acheter, ni même encore à donner, mais à apprendre d’abord à recevoir, dans l’émerveillement de la grâce ???
Recevoir cette parole vive, cette parole vivante et vivifiante qui veut nous faire grandir en humanité, à travers toutes les paroles que nous balbutions, tant du haut de nos chaires qu’au travers des plus ordinaires rencontres, ordinaires et pourtant toujours incroyables.
Afin de nous ouvrir ainsi à la bénédiction et à l’action de grâce.

***
Ce récit, dit de la multiplication des pains, et qui est celui de la multiplication du don et d’une Parole qui fait vivre, ce récit, dis-je, est parfaitement synoptique, et c’est un fait assez rare dans les évangiles. C’est-à-dire qu’on le trouve raconté chez Matthieu, chez Marc, chez Luc et chez Jean.
Pourtant les 3 premiers nous disent que Jésus, prenant les 5 pains et les 2 poissons, prononce « la bénédiction ».
Mais le 4ème évangile, Jean, préfère employer un autre mot : « rendre grâce ».
Mais continuons d’abord en nous arrêtant sur la bénédiction.

Il me semble que, par-delà nos récents débats synodaux, notre texte nous replace face au cœur de la foi, face au message essentiel de l’Evangile : la bénédiction.
Face à la souffrance, au désespoir, à la violence même parfois, une seule réponse : la bénédiction.
Que dis-je ? Multiplier la bénédiction, les gestes de bénédiction.
La bénédiction, c’est risquer une parole bonne, une parole qui désigne un bien, un beau, un bon possible.
Qui dit le OUI inconditionnel de Dieu au monde et à l’homme.

C’est cela que nous avons voulu dire aux baptisés ce matin, c’est cela que nous n’avons eu de cesse, avec Denis, et avec vous tous, non seulement de vouloir dire, mais d’être et de poser des gestes de bénédiction.
D’être des êtres, je me risque, de et pour la bénédiction.
Qui montrent, qui désignent, à temps et à contretemps, une autre manière d’être au monde : non plus dans la méfiance et la défiance, mais en nous enracinant dans la bénédiction.
Le seul NON que nous voulons dire, opposer, c’est le NON à tout ce qui maudit l’autre, et voudrait le réduire à son origine, à son orientation sexuelle, à ses errances et ses souffrances. 

Car oui, nous croyons, comme le dit admirablement le Père Maurice Bellet, que « si Dieu est, il est en l'homme ce point de lumière qui précède toute raison et toute folie et que rien n'a puissance de détruire. Peut-être alors que croire en Dieu consiste en ceci : croire qu'en tout être humain existe ce point de lumière[1] »… « Alors la grande affaire, l’unique affaire est que le chemin ne se perde pas dans la ténèbre, que se lève, au cœur même de la nuit, la lumière irrépressible que rien ne détruira[2] ».

Et face à toutes les violences, à toutes les souffrances, à toutes les errances, à toutes les logiques qui voudraient nous faire croire que l’homme se réduit à ce qu’il vaut économiquement et socialement, nous voulons, à temps et à contretemps, proclamer : « pas à vendre ».
Et répondre par une parole de bénédiction, par la multiplication de la bénédiction, par la démultiplication d’une parole qui ouvre, pour chacun, un commencement nouveau, un chemin possible.

Mais pourquoi Jean préfère-t-il employer le mot de « eucharistie », de remerciement, plutôt que celui de bénédiction ? Mot magnifique, nous l’avons vu, qui dit notre commune vocation, l’appel premier qui fut adressé à Abraham : « va, et sois bénédiction », et qui retentit toujours pour chaque homme ? 
Car oui, mes bien-aimés, nous sommes appelés à être des artisans de bénédiction. Voilà peut-être ce qui peut donner sens et souffle à nos existences si souvent à bout de souffle.

***
Mais Jean, lui, préfère « action de grâce », eucharistie !
Pourquoi ?
Pour au moins deux raisons, et j’en termine par là.
-        La première, c’est que le 4ème évangile déplace la signification de ce récit de multiplication des pains : le pain multiplié est désormais, par le choix de ce qui devient un mot technique et qui désigne la Cène, ce pain devient explicitement chez Jean celui de la Cène, c’est-à-dire le pain de sa présence dans sa parole, de sa parole qui se fait présence.
Nous confirmant ainsi que ce qui peut nous nourrir vraiment, c’est bien sa présence dans sa parole, c’est son amour dans sa présence.
Voilà le carburant de la vie chrétienne, voilà ce qui est notre carburant le plus intime, voilà ce qui est « ma came », comme le disent les plus jeunes.
-        Mais ce faisant, Jean nous rappelle aussi autre chose d’essentiel : que la vie elle-même est « action de grâce ». Car si la vie est don, si elle est une revendication pour la bénédiction, alors elle est aussi « action de grâce ». Si nous parvenons à ouvrir nos vies en actions de grâce, alors tout est transfiguré. Rendre grâce, c’est allumer une lumière dans les ténèbres, fussent-elles les plus obscures.

Alors, mes amis, merci pour tous ces dons ;
Merci pour tous ces visages, merci pour tous vos visages.
Merci pour toutes ces rencontres, merci pour tous ces projets.
Merci, aussi, pour les larmes confiées, partagées, traversées.
Merci d’avoir été pour moi la plus belle des aventures, celle de la foi partagée, celle de la vie, celle de la grâce vécue ensemble, jour après jour.

L’appel, pour moi, m’appelle ailleurs.
Et partir, oui, c’est mourir un peu !
Mais je ne perds pas tout, car je pars, nous partons, mais plus riches désormais de tout ce que nous avons vécu ensemble. 
Alors merci. Eucharistos.
Et merci à  Celui qui fait de toutes nos rencontres, de chacun de vos visages, une trace de sa Grâce.
Amen. Oui, cela est vrai !
Pasteur Jean-François Breyne



[1] Maurice Bellet, in Dieu, personne de l'a jamais vu, 2008, Albin Michel, p. 95.
[2] Maurice Bellet, in Dieu, personne de l'a jamais vu, 2008, Albin Michel, p. 72.

jeudi 31 mars 2016

Prédication pascale, les 26 et 27 mars 2016
Jean 20, 1 à 18

Et  si tout était une question de regard ???

Oui, mais attention, pas de n’importe quel regard.
Car ce sont plusieurs regards différents qui se bousculent dans notre Évangile de la Résurrection de ce jour.  
Jean semble jouer avec les mots, car dans le texte grec, il utilise pas moins de trois mots différents dans notre passage que tous nous pouvons traduire par « voir ».
Les regards se croisent, se télescopent et rebondissent les uns sur les autres.

Voir : oui, mais comment ?
Car le regard qui nous semble si évident, si certain, si absolument réflecteur du réel, le plus souvent, en vérité, nous trompe et nous ment !
La vision est pour nous la marque absolue de la réalité, et on confond vision et évidence, évidence et réalité.
Pourtant, ce n’est pas l’œil qui voit, c’est la pensée.
C’est elle qui interprète  et traduit l’image pour lui donner sens !
De l’essentiel, du plus essentiel de ce qui nous constitue, on ne voit… jamais rien !
L’amour, l’amitié, la confiance et l’espérance, nous n’en voyons que les traces laissées par leur passage au plus secret de nos existences.
Voir : le plus souvent, c’est  même un piège, que j’aime appeler celui de la tyrannie des apparences et des évidences.
Car c’est toujours alors capturer l’autre, le réduire à son image, lui enlevant du même coup son mystère et sa singularité fondamentale.
Deux exemples, et je ne parle même pas de BFM TV et de ces images en boucle  qui ne nous montrent rien, en vérité.
1er exemple. Ce jeu que j’aimais lorsque j’étais éclaireur ; jeu de nuit, jeu de forts, et lorsque l’on pouvait voir et nommer  un concurrent de l’équipe adverse, on s’écriait :
-        « je t’ai vu, tu es mort ! ».
« Je t’ai vu, tu es mort » !
Quelle précieuse sagesse contient cette petite phrase ! Lorsque l’autre est réduit à son image, à son idole, oui, en effet, il est mort et moi avec.
2ème exemple, très simple :
-        Fermez les yeux, ici et maintenant. Vous  ne voyez plus rien. Pourtant le monde est toujours là !
Ce qui explique ces mots de Jésus à Thomas  quelques versets plus loin :
-        « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru ! [1]»

* * *
-        -  Oui,  mais M. le pasteur, me direz-vous, ici,  l’évangile de ce jour dit bien pourtant du disciple bien aimé « qu’il vit et qu’il crut », et un verset plus tôt, de Pierre qui rentre pour la première fois dans le tombeau, qu’il vit les bandelettes et le linge ?

Mais au fait, qu’ont-ils vu, en vérité ?
Rien, de l’événement de la résurrection ; ils n’en voient que les traces, quelques linges rangés…

En effet, et c’est pourquoi il importe ce revenir aux différents  « voir » de notre texte.  
Il y a d’abord le voir de Marie de Magdala lorsqu’elle arrive au tombeau : elle voit la pierre roulée. C’est le voir quotidien[2], c’est voir avec ses yeux, c’est constater.  
C’est le même regard que le Disciple bien aimé pose dans le tombeau lorsqu’il arrive en premier : il constate.
Mais il ne sait pas encore quoi faire de cela, ce que cela peut signifier : en effet, le corps a-t-il été volé ? Par qui ? Pour quoi ?
Puis Pierre entre à son tour. Et là ce n’est plus le même verbe que Jean emploie : il utilise ici un verbe[3] qu’il réserve au regard du coeur, au regard qui voit, justement, au-delà de la tyrannie des apparences et des évidences.
Un regard qui qui va au sens, qui sait lire les signes, qui voit, pas seulement avec ses yeux, mais avec son cœur, avec ses tripes, avec sa foi !
Puis le disciple Bien aimé entre à son tour. Et c’est à présent un troisième verbe qui va être retenu par le rédacteur du 4ème Evangile : oraô ; et oraô[4], c’est observer, constater, et c’est aussi interpréter !
Le Disciple bien aimé voit, c’est-à-dire qu’il interprète, qu’il comprend alors et c’est cette interprétation qui le conduit à la foi. Il a vu, (en fait rien, seulement des traces) et il en tire une conclusion : celle de la foi.
Survient encore Marie de Magdala qui verra, elle, d’abord comme Pierre : avec les yeux du coeur, elle verra les deux anges, et c’est ce regard-là qui lui donnera d’entendre… !
Nous le voyons, si j’ose dire, beaucoup de regards se croisent :
-        Le 1er, celui qui reste au ras de ce qu’il voit, simple constatation.
-        Le second, celui qui voit et qui interprète, celui de la foi, de notre foi de tous les jours.
-        Et le 3ème enfin, le plus important peut-être : ce regard de contemplation, qui va par delà la tyrannie des apparences et des évidences ; ce regard-là n’a pas besoin de toucher, de preuves, c’est le regard qui reconnaît, qui voit avec, non pas les yeux, mais avec le cœur et les oreilles, car c’est un regard qui écoute : la suite du récit avec la Magdala nous le montre bien…

Ainsi, la résurrection, c’est d’abord un changement de regard, c’est la grâce d’un autre regard possible sur le monde, sur toi, sur moi.
Un regard qui voit avec le cœur, un regard qui interprète.
La résurrection, c’est la libération de l’idole, du piège de l’immédiateté (d’où, aussi, tous ces mouvements dans le texte, ces va et vient entre les différents protagonistes).
Oui, changer notre regard, pour découvrir celui de la foi.

Et l’urgence en est grande dans ce « monde de fous ».
- « comment survivre en effet dans ce monde de fous », me demandait-on hier soir ?
En découvrant la grâce de Pâques, c’est-à-dire celle d’un autre regard sur le monde : qui vient nous libérer et nous faire sortir du piège du « réalisme pessimiste », ou du « pessimisme réaliste » si vous préférez, car ce pessimisme réaliste nous conduit tout droit dans 3 autres pièges :
-        - Soit celui du cynisme (et après moi le déluge),
-        - Soir celui du désespoir (à quoi bon),
-        - Soit enfin celui de la violence qui veut plier le réel à sa guise et en imposer sa vision aux autres.
Non, il nous faut sortir de ces idoles.
Il nous faut sortir de ce tombeau.
La pierre en a déjà été roulée et la parole de vie a retenti.
A nous d’en vivre.

Car la résurrection n’est pas à croire, mais à vivre. 
Il suffit pour cela d’être juste à l’écoute, dans cette écoute attentive à ce qui  vient, survient.
Comme le dit Alexis Jenni : « la foi est un organe supplémentaire, non pas pour découvrir le sens secret de toutes choses, mais pour en percevoir la vitalité. L’acte de croire est une confiance, un état de disponibilité, une sensibilité extrême de tous les sens, et du sens du sens […] La foi n’est pas une puissance de consolation ; elle n’est pas pour aider à mieux vivre. Il ne s’agit pas d’aider, mais de permettre, permettre de vivre pleinement [5]».
Il ne s’agit pas d’aider, mais de permettre, permettre de vivre pleinement, libéré justement de la tyrannie de toutes nos idoles, fussent-elles celles de Dieu lui-même.

La résurrection n’est pas à croire, mais à vivre.
Mais  pour pouvoir en vivre, il faut pouvoir la nourrir sans cesse par cette parole qui vient nous labourer au plus profond de nous-mêmes et nous retourner en chemin de vie.
Alors nous pourrons voir de ce regard de foi, dans la confiance et l’espérance, fusse au milieu de la folie des hommes et au bord du tombeau.

Car entendons-nous bien, « l’optimisme chrétien n’est pas seulement une manière de voir la situation présente, mais il est une force vitale, une force de l’esprit ; là où d’autres se résignent, il a la force de garder la tête haute lorsque tout semble s’écrouler, de supporter les revers, de ne pas abandonner l’avenir à l’adversaire mais de le revendiquer pour soi[6] ».    
Ne pas abandonner l’avenir à l’adversaire, mais le revendiquer pour soi !
Voilà la grâce de la Résurrection, de cet autre regard possible :
Mais au fait, n’est-ce pas tout simplement le regard de Dieu ?
Ce regard que Dieu pose sur nous et sur le monde ?
Oui, voilà la grâce de Pâques : voir avec le regard de Dieu, ce regard qui roule les pierres de nos désespoirs, roule à côté des bandelettes de nos chagrins et les suaires de nos deuils, et nous retourne vers la vie !

Amen.







[1] Jean 20, 29.
[2] Blépô, blepw, en grec.
[3] Théoréô, qewrew, le 4ème évangile l’utilise 24 fois, et sauf une exception, toujours Jésus comme objet, ou ses signes.
[4] Oraô, oraw.
[5] In Son visage et le tien, Albin Michel, 2014, p. 28 et 46
[6] Dietrich Bonhoeffer, in Si je n’ai pas l’amour, p. 176. 

samedi 12 mars 2016

Prédication autour de Luc 15, la parabole du « Père prodigue »
Les 27 et 28 février 2016 aux Temples du Mas des Abeilles et de l’Oratoire


Qui d’entre nous ne s’est jamais senti perdu ?
Perdu, lorsque l’échec vient tout effacer,
Perdu, lorsque le deuil vient tout obscurcir,
Perdu, lorsque la maladie vient tout empêcher…

Oui, qui d’entre nous ne s’est jamais senti perdu ?
Ou encore perdu, lorsque le quotidien s’en vient tout affadir et ne nous permet plus de jouir de la vie,
Perdu, lorsque la jalousie nous dévore de sa morsure féroce,
Perdu, lorsque la proximité nous empêche de voir l’autre en vérité …

Car il y a plusieurs façons de se perdre… et notre parabole commence bien par ces mots : « un homme avait deux fils » !
Non pas un, mais deux !
Et ces deux-là, nous les connaissons trop bien, en vérité.
Ils représentent tous les deux les deux facettes de notre humanité.
Ces deux-là, c’est moi, c’est toi, c’est nous, chaque fois que nous échouons à être.
Tout simplement.
Oublions, de grâce, nos vieilles lectures moralisatrices et regardons, avec un regard neuf, si c’est possible, nos deux fils.

Le premier n’est pas plus mauvais qu’un autre.
Et je ne crois pas qu’il soit juste de voir dans son désir d’indépendance je ne sais quelle révolte contre son père !
Car les historiens et les exégètes nous apprennent qu’en ce temps-là, le cadet devait partir !
C’était la règle. Le père lui remettait sa part de biens meubles, quelques têtes de bétails peut-être, et l’ainé restait pour faire tourner la boutique, héritant ainsi des immeubles.
Remarquons chemin faisant que ce type d’arrangement, dans les petites et moyennes exploitations agricoles, existera aussi en France, dans certaines régions, jusqu’au XIX siècle !

Le cadet, donc, devait partir. Ce qu’il fait.
Oui, mais voilà, il ne parvient pas à « faire sa vie », comme l’on dit.
Il disperse sa subsistance dans une vie « sans sens », suggère le texte grec, employant un mot qui n’apparaît  nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament : littéralement « sans salut », comprenons « sans issue », « sans sens ».
Il se perd dans une vie insensée, sans parvenir à lui donner sens… comme souvent cela peut nous arriver, me semble-t-il.

La parabole ne dit pas que le cadet est allé faire la bringue avec des filles ; non ! Cela, ce sera la lecture de l’aîné, sa compréhension, son interprétation à lui. Nous y reviendrons.
Mais le texte ne dit pas cela !
Il parle d’un homme qui a fait des mauvais choix économiques et qui a échoué à donner du sens à son existence.
Et je comprends bien cela !!!
Et c’est cela son péché, son errance : il est « passé à côté », il s’est trompé de route, il n’a pas trouvé le chemin.
Alors il rentre en lui-même, avant de rentrer vers son père.

Et nous arrivons à l’aîné.
Lui, c’est tout l’inverse.
Mais lui aussi s’est perdu. Il s’est perdu dans son obéissance, dans une fidélité servile.
Lui aussi échoue à vivre sa filiation !
Il n’a pas su voir ce qui lui était offert;
il n’a pas su vivre le partage avec son père : « tout ce qui est à moi est à toi », lui dira pourtant le père.
Mais le fils n’a pas su le voir, le comprendre et en vivre.
Lui qui était fils, il se comprenait esclave ;
Lui qui était propriétaire, il se sentait seulement locataire, fermier ;
Lui qui était dans la maison, il n’a pas su l’habiter !

Tragédie presque plus tragique encore que celle du cadet.
Et combien cela résonne aussi en moi !
Et fait échos avec toutes les fois où je découvre, terrifié, que je suis passé à côté ; à côté de la vie, de l’autre et des autres, de moi-même.
Et c’est alors l’aigreur et la jalousie qui s’installent à demeure, avec ce terrible esprit de jugement : « il a gaspillé sa vie avec des filles » !
Esprit de jugement, plus terrible encore que l’errance du cadet, qui lui ne juge que lui-même.

Et là où ce dernier rentre en lui-même avant et afin de pouvoir retourner vers le père, l’aîné, lui, rentre en colère (qui nous met toujours hors de nous-même !) et refuse d’entrer chez le père, c’est-à-dire chez lui !
 Et il reste encore à la périphérie de lui-même et de sa vie, passant à côté de la vérité de sa vie, de la fête, de son père et de son frère qui sont là et qui l’invitent à les rejoindre.
Je comprends mieux pourquoi on s’est toujours précipité sur une lecture qui mettait toute la lumière sur le cadet. Car l’aîné nous ressemble trop, et surtout la parabole s’arrête là, dans ce suspense terrible : l’aîné, rentrera-t-il, ou restera-t-il dehors ?
Comme pour nous retourner la question :
-      Et toi, que fais-tu de ta vie et de l’invitation du Père ?
- Resterons-nous dehors, enfermés dans notre esprit de jugement et prisonniers à jamais de notre jalousie et de notre colère, ou bien accepterons-nous l’invitation du Père ?

Car le cœur de la parabole est là : dans l’invitation du père.
En fait, non.
Davantage, même : dans la sortie du père à notre rencontre.
Car le père sort pour aller chercher les deux : l’aîné comme le cadet !
Alors laissons ces deux-là, nous les connaissons bien, trop bien même, puisque c’est nous !
Et regardons au père !

Car c’est lui qui est le personnage central de la parabole ; c’est de lui qu’elle veut nous parler.
D’un père qui est « pris aux entrailles », 
pris aux tripes, touché de compassion, de miséricorde, 
devant l’errance dans laquelle trop souvent nous nous trouvons.
Un père qui veut restituer chacun de nous dans sa dignité et sa filiation retrouvée.

Et il court, le Dieu de l’Evangile, vers toi, vers moi, vers nous.
Un Dieu qui vient se jeter à notre cou et nous embrasser.
Un Dieu, somme toute, bien maternel et maternant !
Un Dieu qui nous restitue dans notre dignité humaine, qui sera toujours une dignité filiale.
Un Dieu qui nous apprend que nous n’avons rien à faire ni rien à prouver, ni rien à gagner, mais seulement à recevoir, car la dignité ne s’acquiert pas à la force de nos petits bras musclés, mais toujours elle se reçoit d’un autre, du regard d’un autre, d’une parole d’un autre.

Et ce regard, et cette parole se font gestes qui relèvent et qui restituent :
-   La robe, vêtement de la fête, de la noce, nous rappelant que nous sommes bien appelés à une vie dans la joie et le bonheur ;
-      L’anneau, qui symbolise l’appartenance filiale, le sceau, la dignité d’héritier d'un nom,
-      Et puis les sandales, symboles de l’homme libre mais aussi de la capacité juridique de l’homme, donc de ses choix et de sa responsabilité, car c’est bien à une vie libre et responsable que nous sommes appelés.
Voilà l’œuvre de Dieu pour toi, pour moi, pour nous.
Voilà tout l’Evangile, celui de la grâce, celui de la miséricorde.

Ce récit, propre à Luc, est le cœur battant de sa théologie.
C’est ici la pierre angulaire de l’évangile lucanien.
"Dans le noir de nos déceptions et désespoirs pénètre parfois une vague de lumière et c'est comme si une voix nous disait : Tu es accepté, accepté par plus grand que toi et dont tu ne connais pas le nom, [dit le théologien nord américain Paul Tillich].
Ne demande pas maintenant son nom, peut-être le trouveras-tu plus tard. N'essaie pas de "faire" quelque chose maintenant, peut-être plus tard tu feras beaucoup. Ne cherche rien, n'entreprends rien, ne projette rien. Accepte simplement le fait que tu sois accepté. Lorsque ceci nous arrive, nous faisons l'expérience de la grâce. Après cette expérience nous ne serons pas nécessairement meilleurs qu'auparavant et nous ne serons pas plus croyants. Mais tout est transformé. [….]
Cette expérience n'exige rien de nous, aucune condition religieuse ou morale ou intellectuelle, rien que de l'accepter"[1].
Oui, un père de grâce et qui fait grâce.
Un Dieu de miséricorde et qui nous restitue dans la dignité,
Un Evangile de la joie, car ce texte est aussi une gigantesque hymne à la joie :
Le verbe « se réjouir » rythmera en effet tout le récit.
Oui, il faut, mes amis, réapprendre à nous réjouir, car si parfois (souvent ?) nous sommes des filles, des fils bien médiocres, Dieu lui, sans se lasser jamais, nous relève chaque fois que nous revenons à lui, ce que nous venons de faire ce matin !
Alors, réjouissons-nous !
Amen.










[1] cité par Théo Junker, "Voici, je fais toutes choses nouvelles", Strasbourg, Oberlin, p. 19 et 20.